— Encore ! fit-il avec mauvaise humeur. On dirait que vous y tenez ! Pourquoi serais-je malade ?

— C’est que… vous ne sortez pas ce soir, pour la première fois depuis que nous sommes rentrés à Paris.

— Eh bien ! je sors, dit-il, en se levant tout à fait malgré lui.

De nouveau je me trouvai seule. De nouveau je me tins prête à repousser l’assaut de Jacques Malterre qui allait peut-être avoir l’idée de sonner à ma porte, malgré l’heure tardive. Quand il fut certain que l’assaillant ne se présenterait pas, je gagnai mon lit. Cette journée, je n’aurais pu dire pourquoi, m’avait brisée et fatiguée.

J’entendis presque aussitôt mon mari rentrer. Il ne jouait donc pas ? Quelque grosse perte, sans doute, l’avait mis à la côte. « Il faut croire, pensai-je, qu’il ne me reste plus un sou, puisqu’il ne me demande rien. Comment ne songe-t-il pas aux diamants que m’a donnés le Roi ? »… Là-dessus je m’endormis, d’un lourd sommeil chargé de rêves.

Le lendemain était « mon jour ». A l’heure accoutumée j’étais prête. Mon salon était fleuri comme il convient, la table des gâteaux préparée ; j’occupais ma place ordinaire dans une jolie toilette rose que je vois encore, attendant mes habitués, attendant parmi ceux-là un visiteur qui venait toujours le premier : Jacques Malterre.

Jacques Malterre ne vint pas. Chose plus étonnante, au bout d’une heure il n’était venu personne. L’après-midi s’acheva dans cette solitude inexplicable, écrasante comme une catastrophe mortelle mais inconnue. Comprend-on ce que j’éprouvais pendant ces heures où je sentais le monde se retirer de moi, de même que la marée tombante s’éloigne de minute en minute, inexorablement, de la carène échouée sur le sable ? Comprend-on l’humiliation que j’éprouvais en face de mes valets, dont je devinais les chuchotements étonnés dans l’antichambre ? Que faire ? Où m’informer du désastre survenu ? Mon père était en congé dans notre ville natale. Je cherchai les journaux sans en trouver un seul. Je n’osai donner l’ordre à un domestique d’en acheter ; j’osai encore moins sortir moi-même… Enfin M. de Noircombe rentra pour le dîner. Je m’enfermai avec lui dans mon boudoir. Là, pouvant parler après cet horrible silence de plusieurs heures, je demandai :

— Y a-t-il un crime, un scandale, un malheur qui pèsent sur cette maison ? Le genre humain tout entier semble la fuir. Je n’ai pas vu, de toute la journée, une créature vivante… Allons ! Parlez ! Je vous forcerai bien à tout me dire.

— Les journaux d’hier et d’aujourd’hui… ont été infâmes, balbutia le malheureux dont je portais le nom. Je vous félicite de ne pas les avoir lus.

— Qu’importe ? A quoi bon les avoir cachés ? Ne valait-il pas mieux tout savoir ?… Mais il est nécessaire que je sache maintenant. Qu’est-il arrivé ?