Comme on peut voir, ce brave garçon n’avait pas le temps de s’ennuyer, ce qui n’empêche qu’il trouva un beau jour une demi-heure pour épouser une jolie fille, Irlandaise, qui avait la double sinécure de l’école et du bureau de poste. Étant la seule demoiselle à marier dans un rayon d’une journée de marche, elle pouvait choisir parmi plusieurs centaines d’amoureux. La séduisante Brigitte avait du flair. Elle accepta Kardaun, parce qu’elle croyait deviner en lui un homme d’affaires de premier ordre. On dut bientôt reconnaître qu’elle avait raison.

Dans ce pays sans espèces monnayées, le boulanger livrait parfois ses miches contre un porc, ou contre un boisseau de blé, ou contre une mesure d’orge. De là trois genres de spéculation, qui font aujourd’hui la fortune d’Omaha, mais qui firent d’abord la sienne : les jambons, la bière, et le commerce des grains. Tandis que vingt paires de meules tournaient dans la minoterie qui succédait au moulin en planches, le blé de Kardaun descendait le Missouri, puis le Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans, où les navires d’Europe venaient le prendre, en même temps que ses caisses de lard fumé. Quant à sa bière, on la buvait jusqu’à Saint-Louis. De ces trois mines d’or, les millions sortaient avec une rapidité vertigineuse. Kardaun serait aujourd’hui l’un des rois de la finance américaine, si sa laborieuse compagne — elle avait travaillé plus que lui quand ils étaient pauvres — ne fût tombée en paralysie.

A cette époque, Mathieu avait quinze millions de fortune, quarante ans d’âge, et une fillette de douze ans qui savait tout juste lire et écrire : c’est tout ce qu’avait pu lui enseigner l’ancienne maîtresse d’école dont les brevets n’étaient pas fort en règle ; mais alors on n’y regardait pas de si près qu’aujourd’hui. En voyant sa femme, qu’il adorait, condamnée pour toujours à l’impuissance, le pauvre Kardaun se dégoûta subitement des affaires et n’eut plus qu’une idée : revenir dans son pays, ce qui lui permettrait de faire élever la jeune Mina et de jouir de sa fortune. Ils venaient tous trois d’arriver quand je perdis mon père ; la ville ne parlait que d’eux, surtout pour s’en moquer, je dois le dire. On était foncièrement aristocrate chez nous, même dans le peuple ; ce mitron enrichi, qui allait écraser tout le monde de son luxe, était vu presque d’aussi mauvais œil que s’il n’eût pas gagné ses millions fort honnêtement.

Je trouvais, quant à moi, cette moquerie fort injuste envers un homme qui revenait mourir dans sa ville natale, où chacun connaissait l’ancien mitron, alors qu’il aurait pu jouer au grand seigneur à Paris ou à Londres. Quoi qu’il en soit, à peine les Kardaun débarqués, nous vîmes commencer la danse des écus. Mathieu acheta une maison ; il acheta un mobilier ; il acheta des chevaux ; il acheta par piété filiale — et Dieu sait ce qu’on la lui fit payer ! — une affreuse bicoque où se trouvait l’ancienne boutique de son père ; il acheta un terrain, contigu à ma villa, pour y bâtir une résidence digne de lui. Pauvre homme ! Il ne put acheter la santé pour sa femme, bien qu’il ait couvert d’or les médecins de France et d’Allemagne. La malheureuse Brigitte n’a pas quitté son lit depuis vingt ans !

Il y a une autre chose que mon opulent voisin n’a pu acheter : c’est la maison où s’est éteint mon père, où je m’éteindrai moi-même, s’il plaît à Dieu. Ce n’est pas qu’il n’ait essayé, le brave homme. Un jour — j’étais encore en grand deuil, — on m’annonça qu’il désirait me voir, pour affaires. Je le fis introduire, devinant un peu ce qui l’amenait.

Il n’avait pas mauvaise mine dans ses beaux habits neufs, qu’il portait avec plus d’aisance qu’on pourrait le croire. Quinze années d’Amérique assouplissent un homme et lui enlèvent sa gaucherie. Toutefois je reconnus, au premier coup d’œil, qu’il avait conservé le respect de la noblesse inconnu là-bas, et même beaucoup plus près de nous. Il me salua comme il aurait salué la Reine, et je crus que je ne viendrais jamais à bout de le faire asseoir. Puis ce fut un chapitre d’excuses très humbles, balbutiées avec effort, sur l’audace qu’il avait de me déranger. Il aborda enfin le sujet de sa visite ; subitement il devint un autre homme, net, précis, ne disant pas une parole de trop. Le business man américain se réveillait en lui.

— Madame la baronne, commença-t-il, je vais avoir près de vous une villa et un parc. Je voudrais posséder tout le bloc. Ne vous conviendrait-il pas de me céder le terrain qui est à vous ? Je ne discuterai pas vos conditions.

Je répondis que certains souvenirs m’empêchaient de quitter ma demeure. Évidemment il connaissait mes embarras, car il me répondit :

— Le passé est quelque chose ; mais l’avenir est beaucoup. Mademoiselle la baronne (c’est de ma fille qu’il voulait parler) sera un jour reconnaissante à sa mère de lui avoir sacrifié de chers souvenirs.

Lui aussi, pour en arriver à son but, se servait du nom de ma fille. Ce trait de ressemblance avec l’homme qui m’avait coûté si cher me mit de mauvaise humeur ; je répondis, un peu aigrement, je l’avoue :