— Ma fille et mes études me prennent tout mon temps, affirmait-il, oubliant les pauvres qui lui en prenaient une bonne partie.
Nous vivions en tête à tête dans la petite villa du faubourg ; ma fille était placée dans le meilleur couvent du royaume, à quelques heures de nous. Elle était studieuse et promettait d’être jolie. Déjà elle avait les cheveux d’or qui, sur la tête de sa mère, commençaient à s’argenter prématurément.
Certes, je n’étais pas heureuse et ne pouvais pas l’être ; mais j’avais ce bonheur des affligés, pâle soleil d’hiver, qui se nomme la paix et le repos. J’en sortis quand mon père me quitta pour toujours. La médiocrité dorée où nous vivions menaçait fort de devenir la gêne : la pension de l’ex-diplomate disparaissant avec lui.
Je n’avais qu’un mot à dire pour que mon parrain vînt à mon aide. On me connaît assez pour comprendre que la nécessité la plus cruelle aurait pu seule me résoudre à solliciter de nouveaux bienfaits.
Au moment où ma vie était menacée d’une crise — qui n’était pas la première, hélas ! — un personnage vint s’y mêler, qui devait y jouer un rôle considérable. Je suis obligée de dire en quelques mots ce qu’était le millionnaire Mathieu Kardaun, l’un des hommes les plus riches de notre capitale, et non pas le moins honnête parmi les riches, assurément.
Il était fils d’un boulanger, dont chacun peut encore voir la boutique dans une rue de la vieille ville. Parti pour l’Amérique avec les deux bras robustes et la tête, non moins solide, d’un ouvrier allemand, le brave Mathieu avait compris, tout en débarquant au dock des émigrants, qu’il fallait poursuivre sa route vers l’Ouest. Dans ces pays nouveaux où les mitrons ne couraient pas les rues, il était plus facile, parfois, de trouver une pièce d’or qu’une miche de pain. A mi-distance entre les deux Océans, il planta sa tente, c’est-à-dire son pétrin, au cœur d’une cité vieille de quelques semaines, qui est aujourd’hui la florissante Omaha.
Le difficile n’était pas d’avoir des clients : c’était de les satisfaire, faute de farine. Il y avait du blé à ne savoir qu’en faire ; mais les moulins manquaient.
— J’aurai un moulin, se dit Kardaun.
Et il eut un moulin, comme il le disait, pourvu que l’on veuille appeler de ce nom une paire de meules qui tournaient tant bien que mal dans une cabane en planches de dix mètres superficiels, au courant du Missouri, l’un des plus grands fleuves du monde. Cet homme extraordinaire faisait, pendant le jour, la farine qu’il pétrissait pendant la nuit. Comme il était maître de la mercuriale, ses prix variaient suivant la richesse et l’appétit des acheteurs. Les cours se discutaient trop souvent le revolver à la main, ce qui ennuyait fort Mathieu.
« Car, disait-il, si l’on me tue, je perds ma clientèle en bloc ; si c’est moi qui tue, j’ai un acheteur en moins. Tous les risques sont donc de mon côté. »