Nous sortîmes dans le jardin, où ma fille faisait admirer à son jeune compagnon les grâces d’une tourterelle apprivoisée.

— Allons ! viens, Rupert ; nous sommes pressés, ordonna le colonel. Baise la main de madame la baronne et dis-lui au revoir.

Il ajouta plus bas, quand nous fûmes à la grille :

— Moi aussi, je vous quitte avec un « au revoir »… Mais ce pauvre petit vous reverra peut-être longtemps avant son père.

Il disait vrai. Douze longues années devaient s’écouler, pourtant, jusqu’à ma prochaine rencontre avec Rupert de Flatmark. Mais Dieu seul connaît la date redoutable du jour où je reverrai, au pied de son trône, l’un des plus glorieux héros de Sadowa, qui croyait mourir pour l’indépendance de sa patrie. Hélas ! il est mort pour l’ambition d’un homme. Qu’est devenu notre petit royaume aujourd’hui ?… Si j’ai quitté le nom que j’espérais porter noblement, si j’ai dû fuir le pays où je comptais laisser ma cendre, du moins je suis toujours Française par ma haine envers l’un des fléaux de l’humanité.

Mais il est temps que j’en finisse avec les morts. Un dernier nom sur la liste, le plus cher de tous : celui de mon père !

Quand il me quitta, j’avais trente-cinq ans ; ma fille en avait treize ; l’empire allemand était né de notre sang et des ruines de la pauvre France. Nous n’étions plus, sauf en théorie, les sujets d’un heureux petit royaume, supérieur à la Prusse elle-même par les arts et la civilisation. Perdus dans la masse, ou plutôt dans l’armée que faisait manœuvrer une volonté de fer, nous sentions chaque jour notre existence propre nous échapper. Qui pourrait comprendre, aujourd’hui, l’amère tristesse dont furent frappés alors ceux d’entre nous qui aimaient sincèrement leur patrie ? Ce fut pour mon père, je n’en doute pas, le coup de grâce, après tant de malheurs moins publics. Bien qu’il n’ait pas péri sous le feu d’une bataille, il n’en est pas moins une victime de plus, ajoutée à tant d’autres qui crient vengeance. Il fut pleuré par son Roi.

Cependant vous auriez cherché vainement le baron de Tiesendorf sur la liste des hauts fonctionnaires de notre petit État. Je l’ai entendu répondre à ceux qui lui apportaient les instances, presque les ordres du Souverain :

— L’homme qui n’a pas su gouverner sa famille n’est pas digne de prendre part au gouvernement de son pays.

Malgré tout, il ne put se défendre, en mainte circonstance, de se rendre au Palais pour donner son avis sur les questions diplomatiques. La délibération terminée, il se hâtait de rentrer chez lui.