— C’est bien ce que je ferai à l’occasion, dit le galant soldat. Reste à savoir la valeur du cadeau ; c’est pour cela que je suis près de vous. Ma vie deviendrait pour moi une chose d’un prix inestimable, si j’emportais l’espoir qu’elle vous appartiendra un jour… Pardonnez-moi de vous importuner pour connaître mes chances. Dans toute autre conjoncture j’aurais attendu. Ce n’est pas moi qui refuse d’attendre, c’est le devoir.

Il parlait avec une grandeur simple qui me causait une profonde émotion ; toutefois rien ne pouvait ébranler mon horreur du mariage. Estimant que, dans la situation solennelle où nous étions, un marivaudage banal eût été indigne de nous deux, je répondis au comte :

— Le Roi vous a confié mon secret, ce dont je l’approuve sans réserve. Donc vous n’ignorez pas, comme on l’ignore généralement ici, quelle a été ma vie conjugale pendant trois ans. Les femmes, qui ont été malheureuses la première fois, peuvent tenter une seconde expérience. Mais ce qui reste du passé pour moi, c’est plus que le malheur ; c’est le dégoût et la honte. J’en suis empoisonnée à tout jamais, comme d’un cancer inguérissable. Aucun être humain n’obtiendra que je recommence la vie.

M. de Flatmark essaya de se défendre.

— Avec moi, c’est à peine si l’on pourrait dire que vous recommencez la vie. Ce serait un retour au passé, une restitution d’un monument détruit. N’avez-vous pas cru, pendant bien des années, que mon nom deviendrait le vôtre ?

— Ah ! m’écriai-je, vous venez de prononcer l’arrêt. J’ai causé la mort d’un homme, et cet homme est votre frère ! Pourriez-vous donc ne pas vous en souvenir chaque matin en m’apercevant ?

— Je ne me serais souvenu que d’une chose, dit M. de Flatmark en se levant. Je vous aimais déjà quand Otto, mon cadet, s’en alla trouver votre père. Je me suis effacé comme il convenait. D’ailleurs j’adorais mon frère — et il m’adorait… ce qui n’empêche pas que je le trouve sur mon chemin pour la seconde fois, quand je veux aller à vous. Que la destinée s’accomplisse ! Peut-être que je vous remercierai bientôt… Être aimé, c’est délicieux pour vivre ; mais cela doit rendre la mort bien dure !

— Je prierai Dieu chaque jour, afin qu’il vous conserve à votre fils, mon cher comte.

— Faites mieux encore : promettez-moi que cet enfant, fils et neveu de deux hommes dont la vie fut marquée à votre empreinte, ne sera jamais un étranger pour vous.

— Soyez sans inquiétude, répondis-je en lui tendant la main. Celui-là, du moins, n’aura pas à se plaindre que je l’ai fait souffrir. Je prierai matin et soir pour qu’il n’ait jamais besoin de mon affection.