Je baissai la tête sans prononcer une parole. Que pouvais-je alléguer de satisfaisant pour ma défense ?

Mon parrain continua :

— Eh bien, vous pouvez faire le bonheur du frère aîné de votre victime. Le comte de Flatmark vous aime depuis l’époque où vous étiez une toute jeune fille…

— Mais il s’est marié ! interrompis-je, oubliant à qui je parlais.

— Il vous savait engagée à son frère cadet. Il s’est marié ; sa femme est morte en lui donnant un fils ; c’est par mon ordre — car il m’a tout confié — qu’il vous évita lorsque vous revîntes chez nous, délaissée, mais non pas libre. C’est par mon ordre aussi qu’il a respecté la première phase de votre deuil. Il sait tout, mais il est discret comme la tombe. Jamais vous n’entendrez un mot d’allusion au passé. A vrai dire, il n’est pas bien riche ; en tout cas je le ferai bientôt colonel. Je l’aime sincèrement ; la preuve c’est que me voilà son ambassadeur auprès de vous. Pas besoin d’ajouter que vous avez tout le temps voulu pour réfléchir. Je ne suis pas un tyran, surtout pour ma filleule.

Je me retirai, bien résolue à réfléchir le plus longtemps possible, car j’éprouvais un véritable chagrin à désappointer le Roi. D’un autre côté, j’aurais fui au bout du monde plutôt que d’accepter cette union qui me semblait monstrueuse, car mes remords s’étaient réveillés avec le souvenir. Épouser le frère d’Otto ! C’était joindre le crime à une nouvelle trahison ; du moins je l’imaginais ainsi, d’autant qu’il y avait une ressemblance physique entre les deux frères. Hélas ! leurs destinées aussi devaient se ressembler.

A cette époque, un orage se formait sur les frontières des deux Allemagnes. Bientôt notre vénéré souverain eut des soucis plus graves que le mariage de sa filleule. Quant au comte de Flatmark, devenu colonel d’un régiment, il n’était plus question pour lui d’autre amour que de celui de la patrie.

Cependant, il trouva quelques minutes, la veille de son départ, pour venir me faire ses adieux. Il avait avec lui un grand garçon de onze ans qu’il nommait Rupert, et qui resta dans le jardin à jouer avec ma fille ; celle-ci allait atteindre sa septième année. Des cris de joie, qui parvenaient à nous par la fenêtre ouverte, semblaient indiquer une timidité moins grande chez nos enfants que chez nous autres, personnes d’âge mûr. Le comte de Flatmark trouva pourtant moyen de dominer son trouble.

— Ainsi que vous avez pu le voir, commença-t-il, j’ai respecté jusqu’ici votre désir de solitude. Mais je pars demain. Je ne laisse derrière moi que trois êtres dont il me coûte de m’éloigner : le Roi, mon fils et vous.

— Si j’étais homme, répondis-je évasivement, je donnerais ma vie avec joie pour notre cher souverain.