Quoi qu’il en soit, le baron de Tiesendorf était plus en faveur que jamais. On lui offrit un nouveau poste, qu’il refusa pour ne pas s’éloigner de moi. Il n’avait plus d’ailleurs une fortune suffisante pour lui permettre de tenir son rang à l’étranger. Enfin il trouvait plus sage de faire le mort, afin d’aider l’oubli à couvrir un passé funeste.

Grâce à Dieu l’oubli vint, plus vite que nous pouvions l’espérer. Un très petit nombre de mes compatriotes avait entendu le nom de Noircombe ; ils ne s’en souvenaient guère, et me rendirent volontiers mon nom de Tiesendorf, qui sera seul gravé sur ma tombe.

J’aidai, il est vrai, l’action du temps par une retraite absolue. J’évitai le monde et la Cour, ainsi qu’il convient à une femme trahie pour une rivale (c’était la version répandue dans le public), et surtout à une femme ruinée. Notre petite maison ne s’ouvrait qu’à de vieux amis de mon père, qui ne faisaient pas grande attention à moi, plongés qu’ils étaient dans la politique, ou dans l’art, ou dans la philosophie. En somme, j’avais trouvé le genre d’existence qui pouvait le moins me faire souffrir.

Cependant, on devine qu’une femme abandonnée, jeune et point laide, peut rencontrer des consolateurs, même dans une vertueuse petite ville d’Allemagne. Il s’en présenta quelques-uns, tout au début. Mais ils me trouvaient toujours avec ma fille, à qui j’apprenais ses premières lettres, ou avec mon père et ses sérieux amis, ou, chose plus terrible encore ! avec la comtesse Bertha, dont les bandeaux rigides, coupés d’un velours noir en forme de diadème, auraient tenu Don Juan à distance et mis en fuite Leporello. Si parfois, un jour que ma tristesse était plus lourde ou le ciel plus azuré, je songeais qu’un ami dévoué peut rendre la vie moins insupportable, un souvenir m’arrêtait sur la pente. Je revoyais Jacques Malterre, son sourire plein de bonté, ses yeux où brillait la sympathie pour le malheur ; j’entendais ses paroles qui savaient me réchauffer l’âme ; je me souvenais que ce consolateur, au moment où je commençais à l’écouter, m’avait tourné le dos sans un signe, fuyant le ridicule de faire la cour à la femme d’un membre expulsé du cercle… Peut-être m’a-t-il rendu service, après tout, le beau Jacques Malterre !

Un seul homme pour moi, en dehors de mon père, a été véritablement un soutien, un conseiller, un sauveur ; je veux parler de notre sage et bien-aimé Roi, si malheureux depuis, maintenant réuni à ses ancêtres sous les nervures gothiques du caveau funèbre. J’ai dit que l’on ne me voyait pas à la Cour ; mais il ne faut pas en conclure que j’étais oubliée de mon parrain, ou que je manquais à mes devoirs de reconnaissance envers lui. Cet auguste vieillard me recevait de temps à autre dans son cabinet, aux heures matinales où l’étiquette sommeille encore. Il me réconfortait, me montrait l’espoir dans l’avenir, me parlait de ma fille, le seul sujet qui m’intéressât vraiment, me donnait des avis que je recevais comme des oracles. Je n’ai désobéi qu’une fois, lorsqu’au bout de la première année de mon veuvage, le Roi me conseilla de me remarier. Comme je protestais énergiquement, n’ayant jamais été de celles à qui un premier mariage malheureux donne l’envie de tenter une autre chance, mon parrain me dit :

— Chère petite, j’ai en réserve un argument qui ne saurait manquer d’agir sur une femme comme vous. Le mariage que je vais vous proposer, outre qu’il vous sortirait de peine, serait en quelque sorte une réparation.

— Grand Dieu ! m’écriai-je, voici assez longtemps que nous réparons, mon père et moi. Nous nous sommes appauvris à cette œuvre de justice.

— Ne parlez pas si vite, baronne. Cette fois il ne s’agit plus de réparer les torts des autres.

— Je n’ai jamais fait tort d’un centime à personne, répondis-je fièrement, trop fièrement, hélas !

— En effet, dit le Roi, avec une sévérité que j’avais rarement connue. Ce n’est pas de l’argent que le pauvre Otto pourrait vous réclamer, s’il était encore de ce monde.