— Ma pauvre Hedwige ! me dit la chanoinesse ; comme vous êtes changée ! Cela vous délivre du sermon que j’avais préparé pour vous.

Je compris, moi qui connaissais ma tante, que je devais avoir l’air bien malade.

— Elle a plus besoin d’un lit que d’un sermon, soupira mon père.

Mon lit m’attendait dans ce que nous appelions notre maison de ville, bien que ce fût plutôt une villa d’importance médiocre ; j’aurai occasion de la décrire plus tard. Notre véritable résidence de famille était le château d’Obersee, dominant une gorge pittoresque, et un beau lac, à une vingtaine de lieues de la capitale. Mon père ne fut pas long à vendre le domaine environnant. Pour le château lui-même, il fut racheté par la tante Bertha, bien qu’elle fût loin d’être riche. Mais, plutôt que de voir Obersee en des mains étrangères, elle eût mangé des croûtes.

Pendant ce temps-là j’étais malade et, s’il n’avait tenu qu’à moi, cet anéantissement causé par la fatigue aurait duré des années. J’y trouvais un prétexte à ne voir personne, sauf mon père, ma fille qui ne me quittait pas, et la chanoinesse qui avait toujours son sermon sur la langue. Il y est resté jusqu’à son dernier jour, bien qu’elle m’ait dit cent fois :

— Ma nièce, il faudra que nous trouvions une heure pour causer de choses sérieuses. N’ayant plus de mère, c’est de moi que vous devez entendre certaines vérités qui vous rendront plus sage à l’avenir.

On peut croire, cependant, que j’étais devenue sage. A cette heure, vingt Noircombe eussent essayé sur moi leur puissance magnétique sans me faire seulement cligner des yeux. Mais, pour des raisons péremptoires, je n’avais plus rien à craindre des joueurs décavés à la recherche d’une dot.

Nous étions pauvres, et nous confessions ouvertement notre ruine. Dès le premier jour, mon père avait pris cette attitude sans raconter à personne, sauf à Sa Majesté, l’histoire exacte de mes malheurs, devenus nos malheurs, grâce à sa scrupuleuse délicatesse. Non seulement le Roi l’avait approuvé, mais bien plus, en véritable ami et en homme de bon conseil, il avait indiqué une ligne de conduite qui fut suivie et me créa une autre existence.

— Mon cher baron, avait-il dit, pensons tout d’abord à votre petite-fille. Nous aurions peut-être quelque peine à marier, le moment venu, mademoiselle de Noircombe. Nous trouverons plus facilement un époux digne d’elle pour mademoiselle de Tiesendorf. Les exploits de votre gendre sont encore peu connus chez nous. Tâchons que cela dure. Faisons de ce joueur par trop habile — j’en sais quelque chose — un mari débauché qui a quitté sa femme. Nous allons prendre des mesures légales pour débarrasser ma filleule de tout lien avec son triste époux. Désormais le monde ne connaîtra plus que la baronne de Tiesendorf. Le secret de son infortune reste entre nous deux.

Mon père se garda bien de faire des objections et témoigna sa reconnaissance au Roi. Il ne manqua pas d’ajouter, en bon courtisan, qu’il s’était défié des atouts de son gendre dès cette soirée mémorable, où il avait vu le meilleur joueur d’Allemagne perdre partie sur partie contre lui. Qui sait d’ailleurs si le propos d’un courtisan n’était pas, une fois par hasard, l’expression de la vérité ?