Nous nous regardions, mon père et moi. J’avais déjà compris. Lui devait commencer à comprendre, car il était livide. Je me levai, et m’avançant vers Bruneau, la main tendue :

— Vous vous êtes conduit en ami ; je vous remercie et je compte sur votre amitié, même quand nous serons loin l’un de l’autre. Ne dites jamais le nom que vous savez !

Le pauvre cher homme pleurait. Où est-il aujourd’hui ? Mort peut-être, mort avec son secret fidèlement gardé. Sauf lui et mon père, nul n’a jamais su l’histoire de ma dernière rencontre ici-bas avec le marquis de Noircombe, ni du dernier « service » — un peu involontaire, je l’avoue — qu’il m’a été donné de rendre à mon mari. Hélas ! il suffit des histoires que l’on a sues.

Mon espérance est qu’elles sont sorties de la mémoire des hommes, après un tiers de siècle passé sur les vivants et sur les morts. Combien reste-t-il de ceux qui étaient à la salle de jeu du Cercle, pendant cette soirée qui m’a coûté si cher ? Encore autant d’années disparues dans le néant, et l’on ne se souviendra plus guère qu’il exista une famille du nom de Noircombe. J’ai fait, comme on le verra, ce qui a dépendu de moi pour hâter l’oubli.

Quoi qu’il en soit, à partir de la scène que je viens de raconter, l’auteur de tous mes maux disparut de ma vie. Nous sûmes qu’il s’était embarqué au Havre, douze heures après avoir trouvé, avec l’adresse que j’ai dite, le capital dont il avait besoin. Nous supposions, d’ailleurs, qu’il ne s’attarderait pas en France.

Le dernier des Noircombe est mort à Sacramento, subitement, m’a-t-on dit. J’ai toujours craint, sans avoir osé m’en assurer, que cette mort subite ait été une mort violente. A cette époque, les enfers de la Californie affectaient moins de réserve, dans les « querelles de jeu », que les Cercles parisiens de haut style. Au moindre incident suspect, les revolvers voyaient le jour, et ceux-là n’étaient pas vides comme le pistolet dont Bruneau s’était emparé une certaine nuit.

Maintenant il faut dire adieu à ce grand coupable, qui m’a flairée, qui m’a poursuivie, qui m’a prise, ainsi qu’on fait de ces animaux précieux seulement par leur dépouille. Grâce à ma fortune, il s’est donné trois ans de répit sur le bord du gouffre, où il serait tombé plus tôt sans moi, peut-être. A ce malheureux, je tâche de pardonner pour deux raisons : d’abord parce qu’il est le père de ma bien-aimée fille Élisabeth, ensuite parce qu’il faut toujours pardonner à ceux qui sont morts, dans l’espoir que nous serons pardonnés à notre tour.

Que Dieu absolve le pauvre disparu ! Qu’il me donne du courage pour de longues luttes ! Car je vais lutter, maintenant.

IV

Mon retour dans mon pays ne ressembla guère au débarquement triomphal de la jeune marquise de Noircombe, venant faire visite à son auguste parrain. Cette fois il n’y avait pas d’aide de camp à la portière de mon wagon, pour me donner la main et me complimenter de la part du Roi. Mais, ce qui valait mieux, la comtesse Bertha m’attendait, portant dans ses bras ma petite Lisette. Chère tante ! Elle avait dû se lever de bonne heure, car nous avions pris à dessein, mon père et moi, un train matinal que les voyageurs de distinction connaissent peu.