— Comment ! s’écria mon père ; vous l’avez arrêté et vous ne le disiez pas ! Où est-il ? Qu’en avez-vous fait ?

— J’en ai fait ce que monsieur le baron en aurait fait lui-même : je l’ai laissé partir.

— Mais alors, menaça mon père, c’est moi qui vais vous faire arrêter. Ce coquin emporte les diamants de ma fille !

— Oh ! mon Dieu ! gémit Bruneau. Il a pris les diamants de madame la marquise !… Pouvais-je m’en douter ?

— Ne jouez pas l’imbécile ou j’envoie chercher la police, dit mon père, la main sur le cordon de la sonnette.

— Je supplie monsieur le baron de laisser la police où elle est. Je vais parler, puisqu’il le faut. Donc, le chagrin me tenant éveillé cette nuit, je me levai et descendis à ma cuisine, pour tâcher de me distraire en pensant à autre chose. Déjà une idée me venait — je l’essayerai plus tard — quand un bruit léger m’arriva par le monte-plats resté ouvert : on marchait dans la salle à manger. Craignant que madame la marquise ou monsieur le baron n’eussent besoin de quelque service, je quittai mon sous-sol. Mais, comme j’arrivais dans le vestibule, un homme en blouse regardait au dehors par la porte ouverte, sans doute pour s’assurer qu’il pouvait fuir sans danger. La lueur du bec de gaz de la rue me fit voir que l’inconnu avait un pistolet dans la main. Je bondis sur lui et le désarmai, en profitant de sa surprise. Voici l’arme.

Bruneau tira de sa poche un pistolet que je reconnus tout de suite, pour l’avoir vu quelques heures plus tôt. Il n’était pas chargé, ainsi que le constata mon père avec étonnement ; sans doute le malfaiteur voulait pouvoir effrayer au besoin, mais non pas tuer. Cela n’empêche que Bruneau, qui n’en savait rien, avait fait preuve d’un réel courage. Il continua sa déposition avec le même calme modeste :

— J’avais saisi mon adversaire et nous luttions en silence. Faire du bruit n’était pas de son intérêt. Moi, j’avais peur d’effrayer madame la marquise. Tout en nous débattant, j’avais trouvé une longue barbe dans laquelle j’avais croché ; mais, à ma grande stupéfaction, la barbe vint tout entière : elle était fausse ; la voici.

— Après ? demanda mon père quand j’eus reconnu la seconde pièce de conviction.

— Après ? monsieur le baron… Ah ! nous sommes arrivés au point délicat de mon histoire. La barbe enlevée, il m’était possible de distinguer les traits de l’homme que je tenais renversé sous moi. Je le reconnus ; je crois que tout le monde à ma place l’eût laissé partir… Si mes maîtres l’ordonnent, je leur dirai son nom. Mais, s’il dépend de ma volonté, ce nom ne sortira jamais de mes lèvres.