— Oh ! madame la baronne, s’écria-t-il éperdu de joie, pas demain, tout de suite ! Mon Dieu ! Quel honneur ! Quelle bonté ! Comme vous allez lui faire du bien !
Il était debout, agité, se démenant, riant et pleurant tout à la fois. Je pris un chapeau et le suivis : faire attendre une visite qui doit causer tant de bonheur eût été cruel. Heureusement il n’avait pas sa voiture, qui faisait — et même un peu trop — l’admiration de ses concitoyens. Nous allâmes à pied. Je remarquais l’étonnement sur bien des figures, à la vue de la haute et puissante baronne de Tiesendorf cheminant côte à côte avec Kardaun, le fils du boulanger. Mais mon orgueil de race avait reçu des coups plus rudes. Nous arrivâmes, après une course de quelques minutes, au chevet de la malade. Mon compagnon m’annonça, avec tous mes titres et qualités ; puis il se tut, épiant l’effet que j’allais produire.
Je voyais seulement, dans un fouillis de dentelles merveilleuses, deux grands yeux noirs, admirables, qui me considéraient avec une sorte d’avidité curieuse. Il me fallut prendre la parole ; je dis en anglais :
— Chère madame Kardaun, je viens rendre visite à ma voisine, ou du moins à ma future voisine, car votre maison n’est pas encore bâtie. Je prie Dieu que vous y trouviez un allègement à vos souffrances.
Une voix très douce, presqu’une voix d’enfant, me répondit, sans qu’il y eût le moindre mouvement sous la couverture de satin rose ; on aurait dit qu’une tête sans corps parlait :
— Je vous prie de poser votre main sur mes lèvres, car je ne puis la prendre. Soyez bénie pour votre bonté envers une pauvre malade.
— Et dire que nous avons chez nous la filleule du Roi ! ajouta Mathieu.
Tout en baisant ma main, la pauvre Irlandaise me jeta un regard dont je compris l’éloquence, et qui voulait dire : « Que sont les rois et les empereurs, quand on est déjà presque hors de ce monde ! » Je n’étais plus guère du monde, moi non plus : c’est pourquoi je ne pus m’empêcher de répondre à Kardaun :
— Vous n’êtes pas devenu démocrate au pays de la démocratie, autant que je peux voir.
— Tout au contraire, madame la baronne ; je le fus terriblement au début, quand je n’avais rien dans ma poche. Depuis que j’ai fait fortune, et surtout depuis que je foule de nouveau le sol natal, j’ai retrouvé toutes mes idées d’enfant. J’attends des heures, perdu dans la foule, pour voir Sa Majesté, quand Elle doit sortir en carrosse au milieu de Son escorte. Je me répète à moi-même : « Tu pourrais acheter, payer comptant, le carrosse, les chevaux des soldats, leurs beaux uniformes, leurs cuirasses. Mais tu n’es rien devant le Roi, pas grand’chose devant le dernier des seigneurs de sa Cour… » Et cela me fait plaisir — qu’on me dise pourquoi ! — de songer qu’il y a des choses qu’on ne peut avoir pour de l’argent.