— Il y a la santé ! soupira la malheureuse Brigitte.

Et moi je pensai tout bas :

« Il y a l’honneur ! »

Naturellement on me présenta « miss Kardaun », comme l’appelait déjà son père bien qu’elle eût à peine quatorze ans. Il est juste de dire qu’elle en paraissait davantage. Elle était grande, absolument belle, brune de cheveux, comme sa mère, avec un teint éblouissant. Je compris l’adoration de son père, et je devinai que mademoiselle Mina était l’enfant la plus gâtée de l’ancien monde, et même du nouveau. Elle avait une gouvernante française qui s’appelait mademoiselle Pélissard, et qui me rappela mademoiselle Ordan d’une façon pénible. Cette Pélissard était un puits de science, et me parut seconder Mathieu, avec tout le zèle possible, dans son intention manifeste de créer un type parfait d’héritière américaine. Mina, fort intelligente, comprenait bien son rôle et semblait à la hauteur de sa tâche. Elle s’habillait déjà divinement — à Paris, bien entendu, — parlait le français comme une Parisienne, professait une haine profonde contre les Anglais, gardait sur les Allemands un silence significatif, et ne songeait pas plus à être timide qu’une tortue à voler. Elle était sérieuse et avait du tact, faisant de son mieux pour ne pas me laisser voir qu’elle préférait son sort au mien, en quoi je suis loin de dire qu’elle avait tort.

Malgré tout, Mina me fit un peu peur ; je ne désirai pas que ma fille pût la rencontrer lorsqu’elle venait en vacances chez moi. J’insinuai donc que je ne recevais pas de visites, ajoutant la promesse de revenir voir madame Kardaun quelquefois. Puis je rentrai dans ma petite maison, qui me paraissait une demeure encore plus enviable, depuis que j’avais refusé de m’en défaire à prix d’or. Seulement il s’agissait d’y rester et, même avec des prodiges d’économie, l’équilibre de mes finances périclitait.

Je saute à pieds joints sur les deux années qui suivirent, pour entrer dans une nouvelle phase de ma carrière, celle où je travaillai pour gagner ma vie. Dieu sait que ce ne fut pas la plus malheureuse, car on trouve l’oubli dans le travail.

V

Les Kardaun avaient achevé de bâtir le Cottage et l’habitaient ; nous étions voisins, très bons voisins : Mathieu ne me gardait nullement rancune de mon obstination à ne pas lui vendre mon lopin de terre. J’avais été voir sa femme dans sa nouvelle résidence, de style américain, mais de bon goût, je dois le dire. Il restait bien entendu que je vivais en recluse et qu’il n’y aurait pas d’intimité entre nous. Mon voisin était fin comme l’ambre et entendait les choses à demi-mot.

— J’aurais beau faire, m’avait-il dit un jour, le vieux Kardaun sera jusqu’à sa tombe un boulanger enrichi. Mais, par Dieu ! ma fille sera duchesse !

Quant à moi j’en étais convaincue, tout en me demandant si la mienne ne serait pas institutrice. Dans tous les cas elle s’y préparait de son mieux, en étant la première de sa classe dans son couvent. Mais, Seigneur, que la pension me coûtait cher !