Ce fut le bon Mathieu qui me tira de peine. Il vint me voir un jour et, après un demi-quart d’heure d’excuses, nous arrivâmes au but de sa visite, qui ne semblait pas l’épouvanter médiocrement. J’eus l’idée qu’il s’offrait à nouveau comme acquéreur et, s’il faut l’avouer, je ne me sentais plus aussi ferme dans mon refus que la première fois. Je me trompais : mon homme avait pris son parti de ne pas posséder tout son bloc ; il m’apportait même généreusement le moyen de rester propriétaire de mon petit bien.
— J’ai reçu, commença-t-il, un câblogramme dont je viens parler à madame la baronne, après mûre réflexion. Une dame bostonienne, veuve, très bien élevée, est en route pour venir passer quelques mois ici avec sa fille. Désirant vivre très retirée, elle ne veut pas d’hôtel, mais une maison particulière où elle vivrait comme chez elle, sans préoccupation de ménage et de domestiques. Si je ne m’abuse, une bonne partie de votre demeure vous est inutile. Je vous offre donc de vous charger de mes commettantes. Nous n’aurons pas de difficultés quant aux conditions.
J’hésitais ; il articula un chiffre qui me sembla, vu mon inexpérience, encore plus avantageux qu’il n’était réellement. Pauvre de moi ! Qui m’eût dit, alors que je combinais avec Bruneau des menus extraordinaires, qu’une centaine de louis ou deux seraient une grosse affaire dans mon budget ! Toutefois je demandai vingt-quatre heures avant de donner mon dernier mot. Qu’allait dire mon royal parrain de voir sa filleule prendre des pensionnaires ?
Simple et bienveillante Majesté ! J’entends encore sa réponse :
— Vous blâmer, ma chère enfant ! Je vous admire au contraire. Vous êtes bien heureuse de pouvoir vous enrichir en faisant le lit des autres. Moi, je me suis appauvri en faisant celui de l’empereur d’Allemagne !
Ainsi je débutai dans la carrière du Family House, et devins une bourgeoise qui se faisait appeler Frau Tiesendorf. L’excellent Kardaun, je m’empresse de le dire, ne m’avait pas trompée. Mes pensionnaires étaient des personnes recommandables et même distinguées, dignes de la réputation de culture intellectuelle qui s’attache à leur ville natale. Je m’arrangeais d’ailleurs à les rencontrer le moins possible ; de leur côté, elles y mettaient de la discrétion. Elles mangeaient dans leur appartement, moi dans le mien. Je leur abandonnais un de mes deux salons, pour y recevoir leurs amis et faire de la musique ou du dessin. Elles me dirent, en partant, qu’elles n’avaient jamais été aussi bien servies. Elles firent mieux : elles m’envoyèrent de la clientèle.
Bien entendu, je ne recevais que des femmes, ou des ménages plus que mûrs : encore fallait-il montrer patte blanche. On ne me croirait pas, cependant, si je disais que je n’eus jamais d’ennuis ; mais j’étais encouragée par la vue des résultats : ma fille aurait une dot ou quelque chose d’approchant.
Ma pauvre Élisabeth ! Elle ne s’amusait guère à la maison quand elle venait en vacances. Rarement je pouvais lui consacrer une heure dans la journée, car il fallait être sur la brèche. Mais nous passions nos soirées ensemble ; je bénissais Dieu de m’avoir donné une fille si jolie et si raisonnable. Je ne la gardais pas longtemps, toutefois, trouvant que le séjour d’un Family House, même aussi sévère que le mien, n’était pas tout à fait convenable pour une jeune fille de quatorze ou quinze ans destinée, je l’espérais du moins, à reprendre son rang dans le monde. Elle passait une partie des vacances à Obersee, où la tante Bertha, qui s’était retirée de la Cour, s’occupait à conspirer, autant que le comportait son grand âge, contre celui qu’elle appelait toujours le Roi de Prusse. Dénouer le faisceau nouvellement formé de l’Empire, émanciper notre petit royaume, tel était son but, ni plus ni moins.
Élisabeth conspirait aussi, naturellement ; c’était même son seul plaisir au château d’Obersee, qui n’était pas précisément le séjour des Jeux et des Ris. Malgré tout, elle se résignait sans trop de peine à cette prison, où je me doute qu’elle faisait ses quatre volontés, car sa tante l’adorait. J’avoue même que je comptais beaucoup sur la bonne chanoinesse pour marier la petite, quand elle serait sortie de sa maison d’éducation, le plus tard possible.
Mais il fallut bien l’en sortir, bon gré mal gré, quand elle eut ses dix-huit ans. Pourquoi les filles grandissent-elles ? Je me trouvais de nouveau, après quelques années de calme, en proie aux difficultés. Devais-je renoncer à mes pensionnaires — qui composaient le plus clair de ma fortune — et reprendre ma fille avec moi ? Devais-je la confier à sa tante ? Je m’arrêtai à cette résolution, provisoirement. Aussi bien, je ne pouvais liquider en quelques semaines. Élisabeth s’installa donc à Obersee pour y vivre, et moi je continuai à veiller sur le bien-être de mes clientes, qui avaient fini par envahir toutes les pièces disponibles de ma maison. L’hiver venu, j’allais pouvoir plus facilement, si je m’y décidais, fermer mon Family House.