— Non. Elle habite chez sa tante. Le séjour d’un lieu comme celui-ci n’est pas à désirer pour une jeune fille de vieille race. Élisabeth reviendra chez moi quand j’aurai pu fermer mon auberge, où, par parenthèse, vous rougirez peut-être de venir me voir.

— Je ferai mieux, dit-il gaiement. Louez-moi une chambre ; quelque chose dans les prix doux, car je ne suis pas bien riche.

— Loger un jeune homme chez moi ! Belle idée, vraiment ! Toute ma clientèle déguerpirait dans les vingt-quatre heures. Vous avez si bonne réputation, vous autres hussards !

— Comme vous entendez peu les affaires, baronne ! Ayez deux ou trois lieutenants comme pensionnaires, et toutes les Anglaises qui viennent voir nos vieilles croûtes ne voudront pas descendre ailleurs que chez vous.

Il partit, après une assez longue visite pendant laquelle nous parlâmes de mille sujets divers. Il me rappelait son pauvre oncle Otto, avec plus de brillant et d’entrain, mais avec non moins de qualités sérieuses. Le monde s’empara de lui, selon ce que je prévoyais ; je le revis seulement après plusieurs semaines. Il me raconta qu’il n’aimait que la bonne compagnie, ce dont je le félicitai. Les salons qu’il fréquentait de préférence étaient les plus fermés de la ville. De fait, son nom et sa tournure lui permettaient de choisir ses relations. Je sus qu’il plaisait au Roi et qu’on le voyait régulièrement à la Cour où, cependant, un garçon de son âge devait s’ennuyer ferme. Bien qu’il eût à peine vingt-quatre ans, plusieurs femmes de très haute noblesse le soignaient déjà pour leurs filles, et celles-ci en rêvaient tout éveillées. Mais toutes ses amoureuses n’avaient pas trente-deux quartiers de noblesse. Je l’appris de la façon la plus positive, comme on va voir.

Mathieu Kardaun m’avait beaucoup négligée, ou du moins je tâchais de me persuader à moi-même que c’était lui qui me négligeait. La vérité est, d’abord, que j’avais peu de temps à donner à la causerie ; ensuite que ce brave homme n’était guère mon fait comme causeur ; enfin que sa fille m’effrayait terriblement, pas pour moi, bien entendu, mais pour Élisabeth si, quelque jour, elles devaient vivre côte à côte. Quoi qu’il en soit, on aurait eu peine à trouver deux voisins meilleurs, et deux voisins qui se fréquentassent moins.

Je fus donc un peu surprise de voir entrer Kardaun chez moi, vers le milieu de l’automne, à l’heure où l’on avait quelque chance de me trouver libre. Du premier coup d’œil je devinai qu’il avait un gros souci :

— Votre chère malade va-t-elle moins bien ? lui demandai-je.

— Pas moins bien, mais pas mieux, répondit-il. Sa vie ressemble à la végétation à peine sensible de certaines plantes. Ce n’est pas d’elle que je viens vous parler : c’est de Mina. Vous savez que j’adore ma fille.

— Vous êtes aussi bon père que vous êtes bon mari. Votre affection paternelle, Dieu merci ! n’est pas éprouvée comme l’autre.