Non ! jamais je n’oublierai l’effet que produisit sur moi ce passage quand mon père me l’apporta, moitié fier, moitié mécontent ; car, à cette époque, on n’avait pas encore l’habitude de voir les gens du monde cités — mieux que par des initiales — pour la moindre tasse d’eau chaude versée ou bue par eux. Marguerite et Méphistophélès ! Ah ! oui, c’était bien cela ! Tandis que la main de cet homme meurtrissait mon poignet, tandis que ses yeux fascinaient les miens — pendant une heure ou pendant une minute, je n’aurais pu le dire — ma volonté s’était retirée de moi, s’était fanée en quelque sorte, à la façon d’une pauvre fleur brûlée par un souffle satanesque. J’avais eu peur, peur à pousser un cri d’angoisse, peur comme l’enfant égaré qui voit s’approcher le ravisseur farouche. Et cet homme m’avait prise, volée, emportée, pour ne me rendre jamais. S’il avait laissé là ma personne — il l’avait dédaignée, sans doute — du moins il venait de ravir toute la partie invisible de mon être. J’étais à sa discrétion, incapable de lutter contre lui avec le moindre espoir. Il était plus grand, plus savant, plus puissant que moi. Pas meilleur, mon instinct m’en avertissait. Qu’importe ? Marguerite et Méphistophélès !…
Je ne connais plus, sinon par ouï-dire, les jeunes Parisiennes d’aujourd’hui. Pourtant ce que je sais d’elles me fait prévoir le jugement que porteront sur moi les filles de celles qui furent alors mes amies. Les unes m’accorderont leur pitié : « Pauvre petite Allemande !… Croquemitaine lui faisait encore peur ! » D’autres diront : « C’est un cas d’hypnotisme. Hedwige de Tiesendorf était un sujet. » Toutes seront d’accord pour cette conclusion : « Vingt marquis de Noircombe, même en costume d’Hamlet, auraient beau rouler leurs yeux et froncer leurs sourcils, nous ne perdrions pas la tête si vite ! »
Je pense que ces demoiselles ont raison. Deux heures de bicyclette le matin, autant de lawn-tennis l’après-midi, autant de flirt le soir, c’est un régime qui empêche de croire à Croquemitaine… et d’être la victime du cœur ou de l’imagination. Quant à moi, dont le régime physique et moral était tout autre, j’avais perdu la tête purement et simplement. Le jour qui suivit « le tableau », je fis semblant d’être malade pour ne pas sortir, parce que j’avais peur de rencontrer le marquis. Puis, bientôt, je fus obligée de m’avouer que je mourais d’envie de le revoir.
Alors j’eus encore plus peur, et je m’enfermai encore mieux. Cependant je n’avais pas d’illusions. Je savais que toutes les grilles, tous les verrous du monde ne pourraient me défendre contre ma destinée. Je savais que Noircombe allait sortir d’une trappe quelque jour, me saisir de nouveau le poignet dans sa griffe — et m’emporter en enfer, à moins que ce ne fût dans le paradis ! Ma surprise fut donc des moins grandes lorsque mon père, un matin, me déclara qu’il voulait me parler d’une chose sérieuse.
— A vrai dire, continua-t-il, peu s’en est fallu que je refuse de t’en parler. Tu es fiancée. Je ne vois donc pas quel intérêt peut avoir pour toi une demande en mariage.
Il se tut, croyant sans doute que j’allais abonder dans son sens. Mais je restai de marbre, et je pus voir que cette réserve l’étonnait. Il reprit aussitôt, les yeux fixés sur les miens :
— J’ai réfléchi que la liberté de l’âme humaine est un droit sacré. La preuve, c’est que Dieu lui-même nous laisse le libre arbitre. Or, pour que l’âme soit libre, il ne faut pas qu’elle ignore. Je suis convaincu, d’ailleurs, qu’Otto lui-même ne désire pas que tu l’épouses, comme tu l’épouserais s’il était le seul homme vivant. L’amour est imparfait, s’il n’est accompagné du choix. Pour choisir, il faut avoir comparé. Tu vas être à même de le faire, d’autant mieux qu’il ne s’agit pas du premier venu. Peut-être que tu devines le nom de celui qui se propose : le marquis de Noircombe.
J’essayai de dire une parole et ma langue remua dans ma bouche, mais sans produire un son. En même temps mes bras glissèrent le long de mon corps ; mon dos s’appuya, inerte, à mon fauteuil. Je sentis que je m’évanouissais. « Quel bonheur ! pensai-je. Me voilà dispensée de répondre ! »…
Une sueur froide baignait mon front et mes tempes ; j’ouvris les yeux. Mon père, à genoux près de moi, me soignait comme aurait pu le faire celle qui m’a quittée trop tôt. Je me souvins alors ! « … le nom de celui qui se propose : le marquis de Noircombe » !
Il était venu ; il ne pouvait manquer de venir, je le savais bien. Un seul obstacle aurait pu l’empêcher d’accomplir son dessein : ma mort !… Mais je n’étais pas morte ; la vie recommençait ; ou plutôt c’était une nouvelle vie qui commençait dans une nouvelle personne. Plus que jamais la terreur s’empara de moi ; je refermai les yeux pour tâcher de dormir encore une minute, avant les grandes fatigues des combats prochains. Les mains de mon père ne s’agitaient plus ; je devinais son regard navré. Il murmura ces mots à demi-voix :