— Pauvre Otto !
Ce fut le signal d’une explosion de larmes. Sur la poitrine de celui qui fut mon meilleur ami, mon seul ami avec notre vieux Roi, je pleurais dans la volupté d’un soulagement. On va penser que ces larmes étaient la preuve de mon bon cœur. Hélas ! elles étaient plutôt la preuve de je ne sais quelle bizarre, cruelle honnêteté. Il me semblait que chacune de ces gouttes chaudes, roulant sur mes joues, soldait ma rançon, payait mon affranchissement, acquittait l’indemnité que je devais au malheureux dont j’allais briser la vie. Ainsi pleuré par moi, qu’aurait-il à me réclamer encore ? Il est probable que mon père devina cet étrange marché, car il me demanda :
— Est-ce donc déjà un amour mort que tu pleures ?
Je répondis en m’essuyant les yeux :
— Non. Ce qui n’a jamais existé ne saurait mourir. Dieu m’est témoin que j’ai fait tous mes efforts, pendant quatre années, pour aimer Otto. Je n’ai pas pu !…
— Tu as été plus heureuse quand il s’est agi d’un autre ! me reprocha mon père malgré sa bonté. Il ne t’a pas fallu quatre ans pour…
— Si par là, interrompis-je avec force, vous voulez dire que j’ai été coquette avec monsieur de Noircombe, vous êtes injuste à mon égard. Plus d’un homme, depuis notre arrivée en France, m’a déclaré des sentiments tendres ; lui, jamais. S’il l’eût fait, je l’aurais traité comme j’ai traité les autres.
— Faut-il donc supposer qu’il a fait sa demande sans la moindre raison de croire qu’il a chance d’être accueilli ? Faut-il croire, en même temps, que c’est par pur hasard que tu t’es évanouie, quand j’ai prononcé son nom ?
Que pouvais-je répondre ? Je pouvais du moins ouvrir mon cœur, exposer, sinon expliquer, la mystérieuse influence qui l’avait envahi. Mon père m’écouta sans rien dire. D’autres se fussent moqués de leur fille ; lui n’en fit rien. Il était — la chose semblait évidente — presque aussi effrayé que moi.
— Veux-tu, demanda-t-il après un moment de réflexion, que je fasse venir Otto ?