— Si je l’aimais, pensez-vous que je ne l’aurais pas fait venir moi-même, dès le lendemain de cette fatale soirée ? Hélas ! si je l’aimais, si j’aimais quelqu’un, tous les Noircombe de la terre seraient impuissants à me troubler, même pour une minute.
— Eh bien, puisque tu n’aimes personne, épouse ton cousin ! Tu l’aimeras bientôt. De nouveaux devoirs absorberont ta vie. Dans quelques mois tu riras de tes terreurs présentes.
— Non, mon père, je n’épouserai pas Otto. Mon cœur est trop loyal et je me sens trop à la merci de… de mon maître.
— Ah ! s’écria mon père avec impatience, il est ton maître parce que tu l’aimes follement !
— Peut-on aimer un homme et trembler à sa seule pensée ? répondis-je.
— Laisse-moi lui faire savoir que tu le refuses.
— Comme il vous plaira. Mais il serait plus juste de dire que vous le refusez. Ma volonté a disparu.
— Nous verrons bien.
Mon père, à ces paroles, me laissa toute brisée et s’éloigna, sans doute pour aller dire son fait au marquis, par l’intermédiaire de son envoyé. Quant à moi j’allai me mettre au lit où je restai, sans être bien malade. J’y étais encore deux jours après. C’était le soir. Mon père m’avait embrassée avant d’aller dormir, et j’avais congédié mademoiselle Ordan, mon institutrice devenue ma dame de compagnie. Pour hâter le sommeil, j’ouvris un volume que j’étais en train de lire. Un billet s’en échappa, d’une écriture inconnue…
« Pourquoi lutter contre moi, contre vous-même ? disait l’écrit mystérieux. Vous m’aimez. Vous serez à moi. La vie est courte. Pourquoi la dépenser vainement à combattre la destinée ? »