Folle de terreur je me lève et cours verrouiller toutes mes portes… Qui sait ? Peut-être que ce démon est embusqué quelque part. J’ai soufflé ma bougie et, claquant des dents, je m’habille au milieu des ténèbres. Jusqu’au matin, je reste dans mon fauteuil, le gland de ma sonnette dans ma main, l’oreille ouverte à chaque bruit…
Cet incident acheva de me donner des allures tout à fait bizarres. Si malade que fût ma pauvre tête, je repris un peu ma raison le lendemain. Je réussis à me persuader que M. de Noircombe n’avait pu pénétrer chez nous sans être vu. Mais enfin les billets n’entrent pas tout seuls chez les gens. Donc, j’étais environnée de traîtres. Je n’osai confier mon trouble à qui de droit ; cependant je fis coucher dans ma chambre mademoiselle Ordan, que je considérais comme une personne très sûre, opinion qui s’est beaucoup modifiée depuis.
Je ne sais pourquoi mes soupçons tombaient sur Bruneau. Il venait chaque matin prendre les ordres dans le cabinet de travail avoisinant ma chambre. Il était parfois debout la moitié de la nuit, quand l’Esprit le visitait. Je le surveillai, l’étudiai, lui tendis des pièges sans rien découvrir.
Moi-même j’étais étudiée, à mon insu, d’une façon encore plus sérieuse. Vers cette époque, nous vîmes débarquer à la Légation un vieux petit Allemand à lunettes, que mon père me présenta comme un collègue chargé d’une mission. Je me demandai alors quelle était cette mission ; car le chevalier — c’était son titre — passa en tiers avec nous deux la presque totalité de son séjour à Paris, qui ne fut pas long d’ailleurs. Autant divulguer tout de suite une découverte que je fis deux ans plus tard, quand l’Allemagne perdit un de ses aliénistes fameux. Une de nos Revues donna son portrait ; je le reconnus au premier coup d’œil : c’était le curieux et bavard diplomate, qui avait passé tant d’heures à causer avec moi de tous les sujets imaginables, même de l’amour, ce que son âge et son physique lui permettaient de faire sans qu’on le soupçonnât d’arrière-pensée.
Il n’est pas douteux que cet habile homme déclara que j’allais être folle à lier, si je n’épousais M. de Noircombe ; et je n’oserais vraiment prétendre qu’il n’eut pas raison.
Peu de jours après le départ du personnage « chargé d’une mission », mon pauvre père entra chez moi un matin, faisant de son mieux pour avoir l’air dégagé et souriant.
— Ton amoureux, dit-il, ne se laisse pas décourager. Il revient à la charge, si bien que je suis allé aux renseignements. Je ne peux pas dire qu’ils soient de nature à me convaincre que M. de Noircombe est un ange ; mais il paraît assez bon diable. Sa famille est des plus anciennes ; il en est le dernier rejeton. Le château et la terre de Noircombe forment un domaine superbe. Bref, ce jeune homme ne saurait être soupçonné de faire la chasse à l’héritière qui se nomme Hedwige de Tiesendorf. D’ailleurs, il ne chasse à rien, n’aime pas les chevaux, ni les voyages, ni le luxe, ni… Enfin l’on ne raconte pas d’histoires sur son compte.
Pleurez avec moi, vous toutes qui avez reconnu — plus tard — ce que valent ces renseignements recueillis sur nos futurs !
Sans une parole, sans un mouvement, je laissais parler mon père, ou plutôt je me demandais si c’était bien lui qui parlait. Pour la première fois, je le voyais revenir sur une décision. Ne pouvant soupçonner qu’il agissait alors sous l’empire d’une angoisse terrible, j’attribuais ce revirement au même pouvoir inexplicable dont j’étais devenue soudain la proie. Quatre mots, écrits en caractères longs et puissants comme des coups de griffe, me brûlaient la poitrine : Vous serez à moi ! Et, dans la déroute de ma volonté, dans le chaos de mon imagination, une phrase entendue me faisait espérer qu’il était meilleur que beaucoup d’autres : « on ne racontait pas d’histoires sur… mon fiancé. »
Mon fiancé !… Il ne l’était pas encore, cependant. On me demandait de réfléchir ; en même temps — pauvre père ! — on me proposait de recevoir M. de Noircombe, afin que je pusse le mieux connaître avant de me prononcer. Un reste d’orgueil m’empêcha de répondre que toute réflexion était inutile. Je promis de considérer la question avec maturité ; mais, chose qui étonna fort, je déclarai que, connaissant bien M. de Noircombe, je préférais me décider sans le revoir. La vérité, c’est que j’avais peur de son courroux : j’osais le faire attendre !