Je n’avais pas d’ailleurs la moindre idée de ce que pouvait durer cette attente. Si « mon maître » avait dit : je la veux demain, je n’aurais pas fait d’objection. Mais j’avais résolu de ne point reparler de lui la première. Je renonçais à combattre la destinée ; mais c’était bien le moins que la destinée prît la peine de m’emporter dans ses bras tout-puissants.

Alors je me sentis plus calme et je revins presque à la santé. Chaque matin, je me rendais en voiture au bois de Boulogne avec mademoiselle Ordan ; je marchais pendant une heure dans des allées désertes. Le printemps était à son apogée ; l’odeur des frondaisons était enivrante quand le soleil pompait leur rosée. A cette époque, les jeunes femmes et la plupart des jeunes hommes ne sortaient pas avant midi ; on s’imagine difficilement le charme de ces solitudes où, pendant des heures entières, on avait la chance de n’apercevoir aucun être humain. Aussi j’avais soin que la voiture de mon père et son valet de pied fussent toujours à portée, dissimulés derrière un taillis. Généralement, j’avais un livre avec moi et, quand la marche m’avait lassée, je m’asseyais sur un banc pour me livrer à la lecture. Poétique à sa manière, ma compagne s’enfonçait dans le fourré pour cueillir des primevères ou chercher des nids. Un jour, tandis qu’elle se livrait à cette occupation, le bruit des branches qui s’ouvraient derrière moi me fit supposer qu’elle revenait de son expédition. Je dis, sans quitter ma page des yeux :

— Il me semble qu’il est tard. Il faut rentrer.

— Pas encore, de grâce ! dit une voix d’homme derrière moi.

Je n’eus pas un mouvement, pas un cri. M. de Noircombe était là ; et je m’en étonnais à peine quoique, si j’avais été en mesure de réfléchir, la chose eût pu me paraître assez étonnante, vu l’heure et le lieu.

— Je vous adore ! murmura la même voix presque à mon oreille.

Une terreur folle, mais délicieuse, hélas ! s’était emparée de moi ; je fermai les yeux sans répondre. Le marquis, restant à la même place, continua :

— Ne voulez-vous donc pas m’aimer un peu ?

— Vous me ferez mourir ! soupirai-je enfin.

— Je le voudrais, fit le tentateur invisible. Je voudrais mourir avec vous de cette mort très douce, qui fait trouver l’existence insipide quand on revient aux réalités de la vie. Je vous attends ; je vous espère ; je vous veux ! Pourquoi me faites-vous languir dans la faim et la soif de vous ? Dites : quand pourrai-je venir vous prendre, vous emporter, ô ma douce proie ?