Je baissai la tête, vaincue, et cette réponse, faible comme un soupir d’enfant malade, s’échappa de mes lèvres :
— Quand vous voudrez !
J’entendis une sorte de grondement étouffé, puis, sur mon cou, je sentis comme une brûlure. Cette fois je poussai un cri dont les échos d’alentour furent troublés. Un instant après, mademoiselle Ordan se tenait devant moi, l’air étrangement calme.
— Vous avez appelé ? demanda-t-elle. Avez-vous eu peur ? Avez-vous aperçu quelqu’un ?
Je la regardai. Elle me dévisageait curieusement, ainsi qu’on examine un malade. On aurait dit — et je crus — qu’elle ne se doutait pas de mon aventure. Le courage me manqua pour la lui divulguer et, sans autre explication, je me dirigeai vers la voiture stationnée au tournant voisin.
Pendant le retour je n’ouvris pas la bouche. Quand mon père vint déjeuner, on l’informa que j’étais dans mon lit. Fort troublé, il accourut, me questionna. Je répondis probablement avec incohérence, car je vis dans son regard un effroi mal déguisé.
— Pourquoi, me demanda-t-il, tiens-tu la main sur ton cou ? Est-ce que tu souffres ?
— Oui, répondis-je. Quelque chose m’a brûlée.
Il voulut examiner la plaie ; mais, naturellement, il ne vit rien. Comme je restai muette sur ma rencontre du Bois, Dieu sait ce qu’il pensa de mon équilibre mental. Probablement, ce dernier incident mit fin à toute hésitation de sa part. Une semaine après, le marquis m’envoyait son premier bouquet, bientôt suivi de sa visite. Je ne l’avais pas vu depuis cette matinée… où je l’avais entendu sans le voir. Il me parut très beau, et je n’ai trouvé dans les yeux d’aucun homme cette étrange lueur qui brillait dans les siens. Pauvre Hedwige de Tiesendorf ! Tu croyais alors que c’était le feu de l’amour ! Tu devais savoir bientôt si ce fut ta personne ou ta dot qui excita l’amour de Ludovic de Noircombe !
Lorsqu’il fut parti, je me demandai à moi-même si je l’aimais. Ce calme étrange, cette sensation de repos qui régnait en moi, très douce après les orages passés, cette fatigue de mes membres alanguis, tout cela était-il l’amour ? Dans un dernier mouvement de révolte, j’essayai de me répondre à moi-même négativement. Hélas !… Pourquoi donc, alors, me sentais-je presque heureuse ?…