Peut-être que ce bonheur douteux ressemblait à l’engourdissement du vaincu sommeillant dans ses fers, quand la lutte est finie, quand il sait que l’aube du lendemain ne chargera plus ses épaules d’armes trop lourdes pour son corps épuisé… Que dis-je, malheureuse ! Un effort suprême, ineffablement douloureux, me restait à accomplir. Le marquis m’ayant laissée après une courte visite — mon père avait attiré son attention sur ma pâleur — je dus m’asseoir à ma table de travail, afin d’écrire à Otto !
Pour être véridique, je passai moins de temps à écrire qu’à pleurer, à le pleurer. Lui, si bon, si loyal, si confiant, si dévoué !… Chacune de mes lignes — j’en avais conscience — était un glaive dont je perçais le cœur de cet homme, un cœur qui ne battait que pour moi. Cependant il fallait lui apprendre que son rêve ne devait pas s’accomplir, que je ne l’avais jamais aimé, que je ne pouvais être à lui. Mon père, malgré mes supplications, s’était refusé à remplir cet office de bourreau. Enfin, l’horrible missive reposa dans son enveloppe, prête à partir, comme la balle meurtrière d’un pistolet chargé. Elle partit… Je n’ai jamais reçu la réponse. Elle partit ! Cependant je l’ai dans mon tiroir, cette lettre homicide presque effacée, toute jaunie, dans un papier qui porte mon adresse avec grande tache rouge. Le moment venu, je dirai quel chemin elle a fait pour me revenir, et ce qu’a coûté son affranchissement !
II
Une sœur de mon père, vieille fille et chanoinesse, nous arriva pour me servir de mère à l’occasion du mariage. Elle était, presque depuis sa sortie du couvent, dame d’honneur de notre reine. Aussi la considérait-on comme un des piliers de notre petite Cour moins luxueuse que la résidence d’un pair anglais, mais plus à cheval sur l’étiquette que le Versailles de Louis XIV. La comtesse Bertha, comme nous l’appelions, m’apportait un cadeau vraiment royal de la part du Roi, mon parrain. C’était une rivière de diamants que M. de Noircombe admira fort, d’autant plus qu’il n’avait, disait-il, aucuns bijoux de famille à m’offrir, ce que la comtesse Bertha, entre autres choses, ne put jamais lui pardonner. Une lettre autographe, beaucoup moins appréciée de mon futur, accompagnait la cassette. Un peu voilé d’une tristesse bienveillante, le compliment de Sa Majesté contenait cette phrase :
« Il m’en coûte, chère petite, de faire voyager mes diamants à l’étranger. De tout temps j’avais cru que ma perle précieuse reviendrait à nous. Dieu veuille qu’elle ait trouvé une monture digne d’elle ! »
Mais pouvais-je m’étonner que mon auguste parrain plaignît le pauvre Otto ? Je répondis en demandant la permission de présenter, aussitôt après mon mariage, le marquis de Noircombe à mon bienfaiteur. Puis, je m’occupai des préparatifs de toute sorte, même des dîners que devait offrir mon père, sinon à la famille de mon futur qui n’avait plus ni père ni mère, du moins à la société diplomatique et à nos plus intimes amis.
Peu s’en fallut, paraît-il, qu’une question de contrat ne vînt tout briser. Ce détail, comme beaucoup d’autres, n’a été connu de moi que plus tard. Je remarquai seulement dans les yeux de « mon maître », pendant trois jours, cette lueur singulière qui avait disparu depuis qu’il m’avait conquise. Inutile de dire qu’il eut raison du notaire, quoique, probablement, avec moins de facilité.
L’excellent Bruneau se couvrit de gloire une dernière fois sous mes ordres. Du moins, je croyais que nous allions nous quitter ; mais il me toucha fort en demandant à me suivre.
— De toute façon, affirma-t-il, je ne resterai pas chez monsieur le baron après le départ de mademoiselle. Une maison sans femme n’est jamais bien tenue, et je ne suis pas de ceux qui aiment l’eau trouble pour pouvoir y pêcher.
M. de Noircombe ne fit pas d’objection à l’enrôlement de Bruneau, tout en déclarant qu’il se souciait peu de bonne ou de médiocre chère. J’en étais encore à savoir de quoi — en dehors de mon humble personne — il se souciait. Par contre, je perdis mademoiselle Ordan, qui réclama d’elle-même sa liberté, comprenant, dit-elle avec raison, qu’une dame de compagnie devenait pour moi un luxe superflu. Je la regrettai peu, et, quand mes yeux se furent ouverts sur plus d’un événement bizarre, j’eus la conviction, sinon la preuve, qu’elle aurait pu expliquer ces deux mystères : le billet placé dans un de mes livres, l’amoureux trouvé par hasard dans le coin le plus désert du Bois, en l’an de grâce 1858. Je ne demande pas à Dieu de la punir en la faisant passer par les souffrances que j’ai connues.