Maintenant, il faut être franche. La plupart des femmes qui m’ont fait part de leurs désastres conjugaux (je regrette de dire qu’elles m’ont donné en assez grand nombre cette preuve d’estime), la plupart de ces désillusionnées, dis-je, prétendent qu’elles le furent dès les premiers jours, plus souvent encore dès les premières heures. Ma dignité gagnerait sans doute, aux yeux de beaucoup de gens, par une affirmation de ce genre ; mais j’ai vu le mensonge de trop près pour ne pas le haïr. Non, je ne fus pas de ces clairvoyantes qui sondent l’abîme dès les premiers rayons de l’aurore. Je fus heureuse, infiniment heureuse, plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois. Méphistophélès, en m’emportant, ne me fit pas sentir ses griffes ; et ce ne fut pas en enfer, tant s’en faut, qu’il m’emporta. Je lui sus fort bon gré de ne s’être pas contenté de mon âme et, quand un beau soleil d’été me réveilla fort tard, je l’avoue, dans mon grand lit, au château de Noircombe, j’avais sur les yeux cet épais bandeau qui n’accompagne point, d’ordinaire, la désillusion.

Si épais qu’il fût, pourtant, je ne pus m’empêcher de voir que ma chambre, assez mal aperçue la veille, était dans un état frappant de vétusté ; plus encore : de nudité. A vrai dire, le reste du château n’était pas mieux fourni. Le mobilier, les tableaux, brillaient par leur absence. Mon mari, d’ailleurs, s’en excusa.

— Quand je suis devenu le maître de Noircombe, expliqua-t-il, c’était un réceptacle de vieilleries. J’ai fait place nette. Pour de nouvelles acquisitions, pour les réparations nécessaires, j’ai voulu attendre le goût de la jeune châtelaine. Me blâmerez-vous d’avoir été long à choisir celle qui devait régner ici ?

Ma réponse fut telle que mon seigneur pouvait la désirer. Ses trente-six ans ne m’avaient jamais moins effrayée qu’à cette heure ; et la seule pensée que la marquise de Noircombe aurait pu ne pas être Hedwige de Tiesendorf me causait une impression désagréable. Quant au mobilier neuf, patience ! Je savais déjà qu’on pouvait être fort heureux avec ce qui restait de l’ancien.

Une chose qui étonna « la jeune châtelaine » plus peut-être que l’absence de son mobilier, fut l’absence de ses vassaux. Nourrie dans les traditions quasi féodales de mon pays, je m’attendais à voir ces arcs de triomphe, ces cortèges de paysans, ces bals champêtres, ces repas homériques, dont j’avais eu plusieurs fois le spectacle avant de venir en France. A Noircombe tout se réduisit à la visite de mon curé, des Sœurs de l’École et du régisseur du domaine, qui était en même temps le notaire du bourg voisin. Madame Pinguet, une brune fort causante, accompagnait son mari. Chose curieuse ! tous ces gens n’avaient qu’un mot à la bouche : réparation. Ce mot, à vrai dire, semblait de l’hébreu pour le marquis, à voir le peu d’attention qu’il y prêtait. Ma première visite à l’église, au presbytère, à l’école, sans parler d’un coup d’œil sur les fermes vues au passage, me fit reconnaître, cependant, que le sujet des réparations ne manquait pas d’actualité.

La maison Pinguet, tout au contraire, me fit plaisir à voir. Il n’y manquait pas un clou ; le mobilier abondant comprenait même des curiosités. J’avais vu trop d’Albert Dürer dans les galeries de la Pinacothèque, pour ne pas en reconnaître un dans la chambre à coucher de la petite madame Pinguet, dont elle voulut me faire les honneurs. Comme je la félicitais sur son bon goût :

— Oh ! répondit-elle, ce tableau ne vient pas de loin. Mon mari l’a acheté à la vente.

— Une vente faite dans le pays ?

— Mais oui, madame la marquise ; la vente faite au château. Je venais de me marier, et maître Pinguet m’a gâtée. Il m’a acheté, outre cette vierge, un bureau que voici.

Le bureau, pur Louis XVI, était un bijou.