— Est-ce que le château contenait beaucoup d’objets de cette valeur ? demandai-je avec une parfaite innocence.

— Oh ! madame, il en était plein. Avec les tapisseries seulement, on a fait vingt mille écus. Ce sont des marchands de Paris qui ont presque tout emporté.

Je ne fis aucune remarque, du moins tout haut, et nous rejoignîmes ces messieurs qui causaient près d’une table où se voyait une liasse de dimensions respectables. Sur la couverture de beau papier vert, je lus le mot hypothèques en ronde superbe. Vente, hypothèques, réparations ! Si seulement il en avait été, des réparations, comme de la vente, qui n’était plus à faire ! Je pensai, tout en acceptant le malaga et les biscuits de Pinguet : « Mon mari devait être fort insouciant à l’époque de sa jeunesse. » Quant à moi, je n’entendais rien aux questions d’argent, ni aux affaires en général. J’ignorais, avec un père comme le mien, ce qu’est une irrégularité d’administration ou un embarras de fortune.

Interroger M. de Noircombe, et surtout lui faire des observations sur l’état de son patrimoine, était une hardiesse qui ne me venait même pas à l’esprit, car je ne le craignais pas moins tout en m’étant mise à l’adorer. C’étaient deux grands avantages dans la main d’un homme au-dessus du commun par l’intelligence. Il en avait un troisième : son habileté prodigieuse à détourner les conversations qui n’étaient pas de son goût. Ces détails consignés une fois pour toutes, je n’y reviendrai plus, même quand j’aurai besoin d’excuser un manque de clairvoyance ou de fermeté de ma part. A celles qui riront de moi et protesteront qu’elles auraient été moins sottes, je répondrai par cette seule phrase : J’aurais voulu vous y voir !

Cependant, bien que ma pensée fût endormie dans un rêve très doux, j’attendais chaque jour que mon mari parlât de réparer Noircombe et surtout de le meubler. Nous y campions littéralement. Nous ne pouvions ni recevoir faute d’installation, ni faire des visites faute d’équipage. Nul n’avait le droit de s’étonner de notre sauvagerie tant que nous étions en lune de miel et, certes, nous y étions. Mais j’avais entendu affirmer, tout en espérant le contraire, que les lunes de miel ne durent pas toujours. La nôtre cessa brusquement, avant son quatrième quartier. Mon seigneur et maître déclara un beau matin, sans préparation et sans longues phrases, qu’il fallait rendre visite à mon royal parrain. Mon père, d’ailleurs, nous attendait à la Cour.

Cette dernière considération m’eût empêchée de discuter, même si j’en avais eu le courage. Revoir mon cher père, la tante Bertha, mes amies d’enfance, la maison où j’étais née ! Tout cela ne valait pas le bonheur que je laissais à Noircombe, mais enfin c’était un grand bonheur. De plus, j’étais fière de montrer le marquis au Roi. Peut-être l’étais-je aussi de me montrer moi-même dans mes jolies toilettes de Parisienne. Bref, encore une fois, je me laissai emporter sans résistance. Nous devions occuper le reste de la belle saison à courir l’Allemagne, rentrer à Paris de bonne heure et y passer l’hiver.

Les réparations du château attendraient jusqu’au printemps. Ne fallait-il pas se mettre en quête d’un architecte et d’un tapissier ? Tout cela me parut la sagesse même.

Je me jetai dans les bras de mon père avec une joie d’enfant. Il m’examinait avec attention, j’allais dire avec angoisse ; mais il fut bientôt rassuré.

— Les voilà donc revenues, ces belles couleurs de mon Hedwige !

Tels furent ses premiers mots. J’aurais souhaité plus d’expansion entre lui et M. de Noircombe. Mais un gendre n’est-il pas toujours un rival heureux, qu’il est difficile à un père de voir sans jalousie ? Nous nous hâtâmes de défaire nos malles. Le soir même nous devions aller faire notre cour à Leurs Majestés. Longtemps avant de monter en voiture, j’avais demandé à mon père avec qui je me trouvais seule :