— Otto sera-t-il là ?

— Non : il est parti en congé, fut la réponse brève.

J’avoue que mon cœur fut soulagé d’un grand poids, en même temps que j’avais honte de me sentir heureuse de cette absence.

Nous fûmes reçus à merveille au Palais. Parmi tous ces Allemands gras et roses, le teint mat, les traits accentués, les yeux noirs de mon mari produisaient un effet surprenant. Je crois, sans modestie, que le grand succès fut pour lui ; et cependant mon entrée fut un triomphe. Le roi me baisa la main, car nous étions en grande étiquette ; je me souvins qu’il n’embrassait jamais sa filleule passé midi. La reine causa longtemps avec le marquis, au grand déplaisir de la comtesse Bertha qui, je le devinai, aurait voulu voir son neveu au bout du monde, satisfaction qu’elle eut seulement un peu plus tard. Elle dut, malgré sa mauvaise humeur, le présenter au cercle des dames, relativement assez nombreuses, que la curiosité, sans doute, attirait ce soir-là : dans cette petite cour monotone et vieillotte, on n’avait pas souvent une distraction aussi grande.

Mon mari fut arraché à ses courbettes par un chambellan qui venait l’inviter, de la part du Roi, au jeu de Sa Majesté. Comme tous les soirs, une table attendait. A l’heure présente, je ne peux m’empêcher de rire de moi-même en songeant à la frayeur que j’eus alors. Mon mari, à ma connaissance, n’avait jamais tenu une carte ; du moins je n’avais pas entendu dire qu’il sût distinguer le trèfle du carreau. Je fus bientôt rassurée, plus encore : étonnée, de la transformation qui s’opéra dans la physionomie de M. de Noircombe, dès qu’il sentit couler sous ses doigts le vélin glacé. Un éclair sombre jaillit de ses yeux ; des plis se dessinèrent au coin de sa bouche ; l’expression de son visage devint très dure. La partie s’engagea en silence et, bientôt, ma frayeur changea d’objet. Le Roi, joueur habile, disait-on, mettait son amour-propre à gagner tout le monde, ce qui était — à cette époque — le seul impôt lourd du royaume, car Sa Majesté jouait gros jeu. Or je n’avais pas songé à instruire mon mari de ses devoirs de bon courtisan, me doutant peu qu’il serait soumis à cette épreuve. Mais que faire à cette heure, sinon d’espérer qu’il allait jouer comme une mazette, chose probable d’ailleurs ?

Hélas ! il n’en fut rien. Tout en feignant d’être à la conversation de la Reine, j’avais l’œil et l’oreille à la partie du Roi. En quelques minutes, le coup fut terminé. Ce n’était pas une défaite pour la couronne, c’était un écrasement ; l’attitude consternée de la galerie faisait voir que le désastre était sans exemple. Mon mari, l’œil plus brillant que jamais, ne soupçonnant pas l’énormité de sa conduite, empocha l’or royal. Sa Majesté, malgré tout, fit bonne contenance et félicita le gagnant :

— Marquis, voilà des années que je n’ai pas rencontré un adversaire de votre force ! Il était temps que vous vinssiez ; je me rouille. Vite ma revanche, et, cette fois, tenez-vous bien !

M. de Noircombe ne se tint que trop bien. Il gagna encore, il gagna toujours. La figure de mon pauvre parrain faisait peine à voir. Les vieux courtisans regardaient le tapis comme pour y chercher une trappe. Mon père était pâle de consternation. A ce bout du salon un silence de mort régnait, troublé seulement par la voix de mon mari qui s’élevait par intervalles, pour annoncer une nouvelle victoire. Chaque levée, qu’il rangeait devant lui avec une symétrie parfaite, me chargeait la poitrine d’un poids nouveau. Jamais, non jamais, je n’oublierai cette partie.

Enfin le Ciel eut pitié de nous. Après une série contraire, qui nous parut avoir duré des heures, Sa Majesté gagna un coup et jeta les cartes, sans plus songer à faire des compliments au vainqueur. Presque aussitôt le couple royal se retira ; je fus heureuse quand la voiture nous emporta nous-mêmes. Tandis que nous roulions, mon père dit à son gendre :

— Si je vous avais connu ce talent, marquis, je vous aurais conseillé de laisser à votre adversaire au moins la bonne moitié des coups. De grâce, la prochaine fois, commettez quelques fautes !