Quand nous fûmes rentrés chez nous, mon mari vida ses poches gonflées d’or. Il paraissait radieux ; je crois que je ne l’avais pas encore vu de si belle humeur. Je l’aimais trop pour ne pas me laisser gagner moi-même par sa gaieté, qui n’était pas une chose ordinaire chez lui. Pourtant je ne pus m’empêcher de dire :

— Moi aussi, je trouve que vous avez trop bien joué, mon ami. Toute la Cour est consternée. Pendant huit jours on ne parlera pas d’autre chose.

— Entre nous, me répondit-il, j’avais complètement oublié la qualité de mon adversaire. J’étais tout à mon jeu et ne voyais que les cartes. Du reste j’ai promis à votre père de me laisser plumer à la première occasion.

— Je doute que cette occasion vous soit donnée, prophétisai-je. Mais où donc avez-vous pris cette habileté incomparable ?

— Oh ! répondit-il avec négligence, il m’arriva de temps à autre de faire ma partie dans quelque cercle… Deux mille francs, ma petite ! J’ai gagné deux mille francs ! Les fonds publics du royaume vont baisser demain !

J’ignore si les fonds publics baissèrent ; mais notre faveur baissa certainement ; durant notre séjour dans la petite capitale, mon mari ne fut plus invité au jeu du Roi. Et d’un autre côté, depuis cette soirée mémorable, je ne cherchai plus ce qui pouvait bien être le goût dominant de M. de Noircombe.

Quelques jours après, nous étions à Baden-Baden, alors dans toute sa gloire. Là, je devins une femme souffrante, bonne à rien. L’ange des douleurs et des joies était sur mon seuil, me disant : « Je te salue, toi qui seras mère ! »

Cette fois la lune de miel était bien finie. Mon mari, à la façon de tant d’autres, s’épargna les ennuis d’une intimité peu agréable ; sauf ce détail il fut excellent. Il me procura un bon médecin, une confortable chaise longue, des livres, après quoi je ne l’aperçus plus guère. Il comptait probablement — et en cela il avait raison — que la fille du baron de Tiesendorf était sûre de ne pas manquer de visites, en cet endroit si rapproché de sa ville natale. Depuis mon mariage, il ne m’était pas arrivé de voir tant de monde, ni surtout de voir si peu mon mari. D’abord, quand il rentrait tard dans la nuit, je souffrais d’une mortelle jalousie ; Baden-Baden était le rendez-vous des femmes les plus séduisantes de l’Europe, en allant d’un bout à l’autre de l’échelle sociale et morale. Mais la première fois que j’eus la faiblesse de laisser voir cette souffrance à mon époux, il me répondit fort sérieusement :

— Chère petite, je ne vous ai pas trompée et ne vous tromperai jamais. Si je vous faisais de grandes protestations sur ma vertu, ou sur ma loyauté, ou même sur mon amour, vous pourriez dire que je vous chante le refrain ordinaire des mauvais sujets. La vérité est que les femmes ne me disent rien — sauf une, corrigea-t-il poliment avec un baiser sur mes doigts. Nous sommes dans la ville la plus cancanière du monde. Quelqu’un vous a-t-il rapporté qu’on m’a vu m’entretenir plus de cinq minutes avec une crinoline quelconque, princesse ou danseuse ? Ne vous tourmentez pas. Je m’amuse comme un bon petit garçon à remuer des cartes. Ici, au moins, ce n’est pas comme avec votre insupportable parrain. Je peux gagner cent louis sans mettre les finances d’un royaume en désordre ; et, pardieu ! je gagne. Vous en verrez la preuve demain.

La preuve arriva, sous forme d’un bracelet qui me rendit très heureuse, non pour le bijou lui-même, qui était pourtant fort beau, mais parce que je n’étais plus jalouse. Une ombre, toutefois, passa sur mon bonheur quelques jours après. La chance avait tourné, sans doute ; car le bon petit garçon qui s’amusait à remuer des cartes vint me demander « un service ». C’était le premier. Le spectacle d’un mari venant prier sa femme de lui donner de l’argent était nouveau pour moi. Il m’étonna comme un honteux renversement des rôles. Je n’aurais pas été beaucoup plus stupéfaite si l’on m’avait requise d’aller choisir une paire de chevaux chez un maquignon. Ce furent, je m’en souviens, les paroles qui sortirent de mes lèvres.