— Je ne me ruinerai pas plus pour les chevaux que pour les femmes, répondit M. de Noircombe, ce qui était s’éloigner de la question.
Comme j’en faisais la remarque, ajoutant que, ruine pour ruine, je ne voyais pas d’avantage considérable à s’appauvrir par le jeu plutôt que par les chevaux, mon mari, pour la première fois, devint désagréable.
— Je suis pressé, dit-il ; ne m’obligez pas à insister.
Je retrouvai alors sur ce visage, redevenu le visage de « mon maître », l’expression qui me faisait peur jadis, quand il m’était beaucoup plus facile de ne pas avoir peur. Sans une résistance plus longue, je vidai mon tiroir, et le calme revint aussitôt. Je promis au surplus de ne point parler de ce détail à mon père. Et je ne lui en parlai pas. J’eus assez de tendresse filiale pour lui cacher que, ce jour-là, j’avais eu cette première révélation de malheur qui, tôt ou tard, pour tant de femmes, coupe d’un abîme le chemin de la vie.
Pour moi, on en conviendra, la révélation venait plus tôt que je ne pouvais l’attendre, même sans faire preuve d’un optimisme exagéré. Il y avait trois mois que j’étais la marquise de Noircombe !… N’importe : je voyais le gouffre ; mais Dieu me faisait la grâce de m’en cacher la profondeur. Je compris dès lors que j’allais être, que je serais toujours une femme malheureuse. La ruine m’apparut comme une chose fatale, assurée, puisque je ne me sentais pas de force à lutter avec mon maître ; non, pas même — qu’on m’accuse de lâcheté — pour défendre le pain de mon enfant. Mais j’ignorai quelque temps encore, pas bien longtemps, que la ruine est une épreuve légère comparée à d’autres. Comme un oiseau malade, je mis ma tête sous l’aile et j’attendis. On ne tarda guère à parler de la passion de mon mari pour le jeu. On m’apprit qu’il s’était remis à gagner beaucoup. Je l’aurais deviné, rien qu’à sa démarche légère et à sa figure épanouie, sans parler des bijoux qui m’arrivaient de temps à autre. Un seul bijou — dont je commençais à sentir la vie — pouvait m’intéresser. Quant aux autres, je les enfermais en y touchant à peine, comme une réserve pour la prochaine occasion où je serais priée de « rendre un service ». Autant dire tout de suite que cette occasion se présenta quand il fallut régler nos comptes à Baden-Baden, où la saison touchait à sa fin. J’aurais voulu passer quelque temps à Noircombe ; mais je ne fus pas consultée sur la direction à prendre. Nous fîmes route vers Paris.
On y rentrait alors beaucoup plus tôt qu’à l’époque actuelle, de même qu’on en partait beaucoup moins tard. J’y retrouvai mon père, ce qui fut une grande joie ; mais je ne retrouvai pas la vie de famille d’autrefois : nous venions, ou plutôt mon mari venait de louer un de ces petits hôtels avec sous-sol, construits sur les modèles de Londres, qu’on commençait alors à voir paraître. Tout en me portant mieux, j’étais incapable de grandes fatigues ; aussi l’installation fut remise aux soins d’un tapissier et terminée en quelques semaines. D’ailleurs on pouvait aller vite avec la mode, florissante alors, du capitonnage et des draperies de peluche. Maintenant je sais que vos jeunes mariées mettent quatre ans à s’installer, sous prétexte de « découvrir » des meubles ayant appartenu à Marie-Antoinette, ou des tapisseries ayant décoré la demeure d’un Fermier Général. Sans doute, la Reine changeait de canapé tous les jours et le financier renouvelait ses tentures aussi souvent que les dentelles de son jabot. Autrement, il faudrait douter de la bonne foi des antiquaires, ce qu’à Dieu ne plaise !
De nouveau, donc, je fus maîtresse de maison, avec mon fidèle Bruneau comme attaché culinaire, ainsi que le qualifiaient jadis nos amis de la Légation. Pour le moment sa besogne était simple, car nous avions rarement des convives.
— Je me préoccupe surtout, disait-il, d’étudier l’estomac de madame la marquise. Dans le livre de menus que je compose, il y aura un appendice à l’usage des personnes dans l’état de santé où se trouve madame.
Sans pousser le zèle pour mon bien-être aussi loin que son cuisinier, M. de Noircombe s’étudiait visiblement à m’épargner les choses désagréables. Depuis Baden-Baden il n’avait plus été question de « services ». Nous déjeunions toujours ensemble et il était rare que je fusse réduite à dîner seule. Je refusais toutes les invitations ; mais si mon loyal époux en acceptait quelqu’une pour lui-même, il trouvait moyen de me faire savoir le lendemain par une amie, par un journal, d’une façon quelconque, qu’il avait bien réellement dîné là où il prétendait l’avoir fait. La plus jalouse des femmes eût dormi tranquille. Mon mari sortait peu ou pas dans la journée : il avait coutume de dormir plusieurs heures durant l’après-midi. Le soir, un peu tard, il allait à son cercle, un cercle très élégant et très fermé, où l’on jouait furieusement ; je savais qu’il n’y manquait pas plus qu’un acteur à son théâtre. Ah ! non, certes, je n’étais pas jalouse : plût au Ciel que je l’eusse été davantage ! La jalousie conserve l’amour, de même que certaines maladies généreuses conservent la santé !
Chaque jour, quand le thermomètre permettait de sortir (nous étions alors en décembre), j’allais au Bois par ordonnance du médecin. Comme au temps qui avait précédé mes fiançailles, j’évitais les endroits à la mode, mais pour d’autres raisons. D’abord mon état de santé, pour parler comme Bruneau, me rendait un épouvantail à en juger par le refroidissement de l’enthousiasme conjugal. Ensuite, n’ayant pas commencé mes visites de noces, ma situation à l’égard du monde était un peu fausse. Donc j’avais retrouvé ma petite allée, et même mon banc, resté ineffaçable dans ma mémoire, à cause de certaine apparition quasi diabolique dont j’avais de bonnes raisons pour me souvenir. Il se trouva qu’un de mes anciens danseurs cherchait, lui aussi, les allées désertes.