Ce beau ténébreux était Auditeur quelque part, bien vu aux Tuileries où il avait disputé un moment la palme des cotillons au marquis de Caux ; mais il s’était consolé de sa défaite par d’autres triomphes. Il se nommait Jacques Malterre et n’était pas joueur : les femmes ne lui en laissaient pas le temps. Il faut dire, à sa louange, qu’il ne s’occupait que des femmes du monde, par économie, prétendaient les envieux. Quoi qu’il en soit, quand on n’avait pas d’autre sujet de conversation pendant un dîner, on n’avait qu’à prononcer le nom de Jacques Malterre. Aussitôt les histoires arrivaient d’elles-mêmes, comme buis au dimanche des Rameaux.

Les amies, qui venaient frapper à ma porte seulement entr’ouverte, m’avaient conté la dernière : je me souviens vaguement qu’elle était d’une grande noirceur et qu’il y jouait le rôle de victime. Il en était encore à la période des petites allées désertes, mais tout à la fin, il faut croire, puisque, m’ayant rencontrée, il daigna tourner son cheval et causer à ma portière pendant cinq bonnes minutes.

Pour peu qu’elle ait un joli chapeau sur des cheveux pas communs, et que le reste de sa personne disparaisse dans un tas de fourrures, une femme en coupé peut toujours faire illusion. Le beau Jacques me témoigna comme toujours une politesse délicieuse, avec une froideur de marbre, nuancée habilement toutefois, de façon à me faire comprendre que ce n’était pas la froideur de l’indifférence, mais la froideur du chagrin. Sa voix, son regard, avaient en même temps un je ne sais quoi d’ému qui signifiait :

— Vous non plus, vous n’êtes pas heureuse !

Il me le dit beaucoup plus clairement, le lendemain, à la même place, avec cette différence que j’étais sur mon banc, respirant le grand air, tandis que ma voiture attendait à cent mètres. Le promeneur arrêta son cheval et, sans descendre, s’informa de ma santé, d’un air de paternité triste qui lui allait fort bien.

— Je ne vous demande pas de nouvelles de Noircombe, ajouta-t-il. Je néglige un peu le Cercle depuis quelque temps ; mais j’entends parler de lui par les camarades.

— Si j’étais portée à l’inquisition, répliquai-je, ce serait le cas de vous demander ce que disent « les camarades ». Mais, tout au contraire, je vous prie de ne pas me le dire. J’ai l’horreur de ce genre d’opérations.

— Non, fit-il ; non, je ne vous dirai rien ! Vous êtes une bonne petite âme qui mériterait bien d’être heureuse. Et vous vous promenez toujours toute seule ?

— Oh ! j’aime la solitude.

— C’est comme moi, soupira-t-il. Et, quand on aime la solitude à notre âge, il n’est pas difficile de deviner le reste.