Là-dessus mon interlocuteur soupira, salua et reprit sa promenade. Je n’ai pas vu dans toute ma vie un homme qui ait plus fière tournure à cheval.
Nous nous rencontrâmes souvent depuis lors dans notre île, comme nous appelions ce coin désert du Bois. Pas une seule fois M. Malterre ne quitta sa selle, même quand il me trouvait sur mon banc. Son tact peu commun, joint à une science consommée du monde et à l’expérience des femmes, lui permettait d’aller plus loin qu’un autre, sans qu’on eût le droit de le blâmer ou l’occasion de l’arrêter. A la troisième rencontre avec un praticien ordinaire, j’aurais laissé voir une contrariété ou, tout simplement, j’aurais découvert une autre île. Mais faire la prude avec ce personnage attristé, ennuyé, renfrogné, qui maudissait jour et nuit, à pied ou à cheval, l’inconstance d’une oublieuse, vraiment c’eût été ridicule et rien de plus.
Il faut d’ailleurs faire attention que le mauvais temps me privait parfois, durant une semaine entière, de mes promenades. Pour Jacques Malterre, l’intervalle plus ou moins long entre nos rencontres semblait ne faire aucune différence. La phrase qu’il m’adressait, car souvent il ne m’en adressait qu’une, était juste la continuation de celle qu’il m’avait dite la veille ou la semaine d’avant. C’était comme un feuilleton qui continue petit à petit ; et c’était bien un feuilleton, lisible par les plus timorés, que ce roman très peu romanesque ayant pour résultat, malgré tout, l’intimité croissante chez les personnages. Encore mon nouvel ami semblait-il peu disposé à s’en prévaloir ; jamais il ne demanda la permission de forcer ma porte, condamnée pour les visiteurs ordinaires.
Le petit ange invoqué par mes désirs, comme le consolateur suprême et tout-puissant, n’allait pas tarder à paraître. M. de Noircombe lui-même semblait prendre intérêt à sa prochaine venue. Je le voyais davantage ; il était bon pour moi, tellement qu’un jour j’eus le courage de lui dire :
— Est-ce que vous aimerez cet enfant, Ludovic ?
— Mais sans doute. Quelle question !
— Vous l’aimerez… plus que tout ?
— Certainement.
— Alors, dès qu’il pourra parler, je lui apprendrai une phrase, pour qu’il vous la répète chaque matin et chaque soir.
— Et quelle sera cette phrase ?