— Papa, ayez pitié de maman et de moi !
J’avais peur d’être allée trop loin. Mais, sur le visage de mon mari, je fus étonnée de lire, au lieu de la colère, une infinie tristesse. Il resta muet pendant plusieurs secondes, les yeux perdus dans le vide ; puis il les ferma, baissa la tête, et je l’entendis soupirer :
— Ah ! si c’était un fils !…
Peut-être qu’en effet, si c’eût été un fils, toute ma vie eût été changée, pour ne rien dire de la vie d’un grand coupable. M. de Noircombe, à ses heures, m’avait laissé voir qu’il était fier de son nom très ancien, qui mourait avec lui à défaut d’enfant mâle. Aurait-il eu pitié d’un futur Noircombe ? Était-il encore temps d’avoir pitié ?
Je me suis fait souvent ces questions, fort oiseuses du reste, car… ce ne fut pas un fils que la Providence nous envoya.
O mon Dieu ! vous n’avez pas exaucé ma prière ; mais, vous en êtes le témoin, malgré tout, malgré la ruine, malgré la honte, je vous ai remercié chaque jour, à genoux, de ne m’avoir pas exaucée ! Avec ma petite Lisa, devenue ma grande, ma chère, ma belle Élisabeth, je n’ai jamais senti la privation dans la pauvreté, la fatigue dans le travail, la rougeur dans l’humiliation. Elle a été, depuis son premier vagissement, la richesse, le repos, l’orgueil de sa mère. O mon Dieu ! Je vous remercie de m’avoir donné une fille comme celle-là, même au prix de tout le reste.
Elle a été, elle est d’autant plus ma fille que son père, dès la première minute, la prit en haine et s’en désintéressa. La déception, chez lui, fut terrible.
— Décidément, je n’ai pas de chance ! fit-il à haute voix, peu soucieux que je pusse ou non l’entendre.
Je l’entendis ; mais comme les bienheureux enivrés de la joie céleste doivent entendre, sans en être distraits, les blasphèmes des malheureux humains. Je voulus être la nourrice de mon enfant. Nul ne m’en dissuada. J’eus quelques semaines d’un bonheur qui devait approcher de près la limite du bonheur terrestre.
Un coup de tonnerre mit fin à mon rêve. C’était le soir du jour où, pour la première fois, j’étais sortie avec mon baby. Comme j’avais été fière ! Comme, dans les yeux de chaque jeune femme rencontrée, j’avais tâché de lire l’envie ! Et comme il m’avait été doux de voir dans une glace que j’étais une jolie mère, moi qui ne me suis jamais souciée d’être une jolie femme ! Le soir, après dîner, je racontai nos succès à mon mari.