— Je n’attends rien de semblable, fit Kardaun. En tout cas, vous ne l’influencerez pas contre ma fille. Je m’en rapporte à vous.

L’affaire — puisqu’il s’agissait d’une affaire — me paraissait bien définie. Elle n’était pas autrement glorieuse ; mais je n’y voyais rien d’immoral. Je trouvai cependant qu’une première question se posait devant ma responsabilité. Du moment qu’il s’agissait de Rupert de Flatmark, il fallait avant tout savoir quelle femme était au juste Mina Kardaun. A vrai dire je ne la connaissais guère. Elle venait parfois rendre visite à quelqu’une de mes pensionnaires ; mais elle évitait manifestement de me rencontrer ; ce qui était peut-être de la discrétion plus que de l’indifférence. Son père, à ma demande, me l’envoya.

Nous parlâmes sans le moindre détour, chose facile avec cette jeune personne dont la franchise était la qualité maîtresse. Elle me dit, résumant la situation mieux que je n’aurais pu le faire moi-même :

— On vous a prévenu sans doute, madame, que je suis une enfant gâtée, et c’est parfaitement vrai. Toutefois, dans l’occasion, il ne s’agit pas d’un caprice. Pourquoi Rupert de Flatmark est le premier homme qui m’ait troublée, je ne puis vous l’apprendre : l’amour ne s’explique pas. Mais je peux vous dire pourquoi je veux l’épouser : précisément parce qu’il ne fait pas attention à moi. Le plus affreux malheur qui puisse arriver à une femme est d’être épousée pour son argent.

— C’est vrai ! fis-je avec la conviction de l’expérience.

— Quant à moi, poursuivit-elle, je n’épouserai jamais un homme pour son titre. Vous jugez bien que je pourrais viser plus haut qu’une couronne de comtesse. Néanmoins je désire que mon mari soit noble, parce que la noblesse est une clef qui ouvre certaines portes, devant lesquelles le mérite se brise ou s’attarde. Voyez mon père ! Il ne peut même pas être de certains clubs et, si j’étais un garçon, je ne pourrais pas être officier dans notre armée. Pauvre père ! Je crois qu’il n’a jamais fait qu’une bêtise dans sa vie : c’est le jour où il est revenu dans ce royaume en retard d’un siècle sur le monde entier.

Je ne pus m’empêcher de dire à Mina qu’elle parlait avec beaucoup de bon sens.

— Et maintenant, continuai-je, une dernière question. Est-ce bien pour lui-même que vous vous êtes éprise de Flatmark ? Si l’on vous apprenait que ce jeune homme est le fils d’un artisan quelconque, persisteriez-vous à vous faire aimer de lui ?

— Certainement, fit-elle. Mais alors je n’aurais pas besoin de vous.

Elle prononça ces paroles avec un mélange de déférence envers moi et de confiance en elle-même qui me charma. En bonne conscience il me semblait que Rupert n’était pas tant à plaindre. Toutefois il y avait d’autres obstacles à considérer. Je demandai un peu de patience à ma solliciteuse et, dès que la chose fut possible, j’allai voir le Roi, me demandant si je n’allais pas être tancée d’importance, pour avoir seulement arrêté mon esprit à l’idée que je venais lui soumettre. Il n’en fut rien. Une fois de plus j’arrivai à la conclusion que mon royal parrain était d’une largeur de vues que bon nombre de ses sujets auraient pu lui envier.