— Avant tout, me répondit-il, je pense à notre chère Élisabeth à qui une dot va tomber du ciel. Quant à Flatmark, je ne lui conseillerai jamais une mésalliance ; mais enfin l’intérêt d’un royaume est que les grands noms soient attachés à de grandes fortunes. Il est encore bien jeune, mais très sérieux. C’est affaire à lui de décider le sort de la belle Mina. Bien entendu, nous respecterons le secret de cette jeune fille. Si elle est ce que vous dites, amenez-la-moi ; je la recevrai bien. Et, du même coup, je retrouverai ma chère filleule, rentrée dans sa sphère et victorieuse de la destinée.

Sous ce rapport, mon vénérable parrain était assez mauvais prophète ; mais ce ne fut ni sa faute ni la mienne. Il me conseilla vis-à-vis de Kardaun certaines précautions que je déclinai respectueusement. J’avais confiance dans la parole du brave Mathieu. De fait, il ne tint qu’à moi de conclure le marché d’or pour ma maison, dès la rencontre que je ménageai avec cet heureux père, afin de l’informer que le pacte était conclu, mieux encore : ratifié.

Je refusai d’aller si vite pour plusieurs raisons, dont la première était la crainte que le public ne devinât, trop aisément, la cause véritable de la faveur soudaine que Mina Kardaun allait trouver auprès de moi. Cette jeune fille eût été la première à en souffrir et son père le comprit. Tout se borna au versement acompte d’une petite somme dont j’avais besoin pour m’équiper en grande dame. Au surplus, il me fallait trouver une gérante pour soigner mes pensionnaires, peu nombreux en cette saison. Kardaun devait entrer en possession de ma demeure au printemps. Jusque-là sa fille aurait le temps de réussir ou d’échouer définitivement auprès de Rupert de Flatmark. Ceci n’était pas mon affaire. On juge bien que j’aurais demandé l’aumône, plutôt que de tomber dans l’industrie du mariage à forfait. Peut-être les gens méticuleux trouveront-ils que j’allais déjà trop loin à faire ce que je faisais. Qu’ils attendent un peu avant de me jeter la pierre !

Le premier acte de cette nouvelle comédie du Bourgeois gentilhomme, où la « belle marquise » était seule en scène, fut ma rentrée à la Cour. Je n’y avais pas reparu officiellement, depuis certaine soirée où j’avais eu l’avantage de voir M. de Noircombe « plumer » mon pauvre parrain. Cette fois j’étais la baronne de Tiesendorf, de par la grâce du Roi et de ses tribunaux. En dix-huit ans, le personnel s’était renouvelé, comme bien on pense, et j’arrivais là ainsi qu’un objet antédiluvien, assez curieux d’ailleurs. Cette filleule de Sa Majesté, victime de malheurs dont l’histoire était peu connue, et qui tenait, pour vivre, un Family House, ne laissait pas que d’être un type étrange. S’il faut tout dire, mon entrée fut glaciale. Je ne connaissais plus personne, à l’exception du Roi ; son auguste compagne l’avait précédé au caveau funèbre. Cependant j’eus, dès la première minute, un chevalier servant : Rupert de Flatmark. Pauvre garçon ! Il ne se doutait guère que j’étais là pour lui mettre la corde au cou !

Bientôt la faveur signalée dont j’étais l’objet de la part du Roi fit son effet. La glace fondit ; mon fauteuil fut entouré. Les cinq ou six femmes qui se trouvaient là me demandèrent la permission d’aller me voir chez moi, ou réclamèrent ma visite, suivant leur âge et leur rang. J’acceptai les politesses, cela va sans dire, puisque Mina devait voir le monde. Avant de se retirer, le Roi me dit tout haut :

— J’espère, baronne, que vous viendrez souvent chez un pauvre vieillard dont la société n’est guère amusante. Il faudra cependant tâcher de vous distraire. Mon neveu me tourmente pour que je fasse danser après Noël. Je compte sur vous.

— Pas comme danseuse, Sire, protestai-je avec une révérence. Mais, si Votre Majesté voulait excuser ma hardiesse, Elle me permettrait de Lui présenter une amie dont la jeunesse ne déparera point les salons du Palais.

Ce dialogue était réglé d’avance avec le Roi. Il me demanda, jouant bien son rôle :

— Qui est cette amie, et comment se fait-il que je ne la connaisse pas ?

— C’est mademoiselle Kardaun, Sire. La santé de ses parents les empêche de voir le monde et d’y conduire leur fille.