Je vis l’étonnement et la moquerie se peindre sur les figures. Mathieu, au su de chacun, n’allait pas dans le monde parce que le monde n’aurait pas voulu de lui. Il va sans dire, toutefois, que nul n’ouvrit la bouche. Mon parrain, sans sourciller, m’accorda ce que je lui demandais. Le tour était joué. L’aristocratie pointilleuse de notre petite capitale avait quinze jours pour s’habituer au sacrilège qui allait se commettre. Tout en me reconduisant à ma voiture, mon chevalier, le beau Rupert de Flatmark, me confia ses craintes à cet égard :

— A Dieu ne plaise que je critique les actes du Roi ou les vôtres, chère baronne. Mais nous venons de faire, ce soir, un grand pas vers les idées nouvelles. La fille du boulanger Kardaun invitée à la Cour !… Entre nous, j’ai peur que vous n’ayez l’ennui de la voir rester sur sa chaise.

— Allons ! vous lui ferez bien faire un tour de valse, pour m’être agréable, mon cher Flatmark ?

— Oui, mais il faudra qu’un autre me donne l’exemple. J’irai le premier à l’assaut quand on voudra. Mais inviter le premier Mina Kardaun, toute jolie et toute riche qu’elle est… j’avoue que je me sens lâche devant un exploit de ce genre.

Pauvre Mina ! Les choses commençaient bien pour elle ! Quant à « l’exemple » qu’exigeait Rupert, on verra que j’avais pris mes précautions ; je n’étais pas pour rien fille de diplomate.

Mathieu faillit mourir de joie quand il apprit que sa fille entrerait dans la terre promise, qu’il devait contempler de loin, le pauvre homme ! Il jura qu’on parlerait de la toilette de « miss Kardaun ». Hélas ! c’était justement ma crainte qu’on en parlât trop, de même que de ses bijoux. Mais je me réservais de poser la question de cabinet au dernier moment, s’il y avait lieu. Il était convenu que la protégée et son introductrice auraient à leurs ordres un équipage, dont je demandai que la livrée fût moins éclatante que celle de mon millionnaire voisin. En somme, je voyais arriver la bataille avec assez peu de crainte mais beaucoup de curiosité.

Quant à Mina, elle était sérieuse et ne criait pas ville prise ! Elle me dit, la veille de sa présentation :

— C’est quelque chose d’avoir l’entrée du tournoi ; mais il reste à vaincre. Je lutte pour plus que la vie : je lutte pour l’amour !

Elle était vraiment touchante, et je ne me la serais jamais figurée ainsi. Quand j’allai la prendre pour ce fameux bal, car je tenais à passer la revue du départ, je la trouvai, à ma grande satisfaction, vêtue d’une robe blanche très simple et sans un bijou. Une seule rose rouge ornait sa chevelure d’ébène. Je déclarai de bonne foi qu’elle était adorablement jolie, et qu’elle aurait les honneurs de la soirée.

— Mais, ajoutai-je, pourquoi êtes-vous si pâle ? Est-ce que vous avez peur ?