— Oh ! maman, c’est lui qui me l’a dit, qui me l’a fait comprendre. Un jour, après avoir valsé, nous causions. « Ne serait-ce pas délicieux, me demandait-il, de valser ensemble dans la grande galerie du Palais tout illuminée, au milieu des uniformes brillants, des fraîches toilettes, des pierreries qui étincellent, des parfums qui sentent bon ? » Alors j’ai eu comme la vision de Rupert de Flatmark dansant avec d’autres jeunes filles, belles et parées. Je me suis regardée dans une glace, et il m’a semblé que je m’enfonçais tout à coup dans un océan de désolation, que j’étais la plus laide, la plus malheureuse, la plus abandonnée, la plus déshéritée des créatures humaines, si bien que j’ai fondu en larmes…

— Qu’est-ce qu’il a fait, alors ?

— Il m’a contemplée sans rien dire, sans faire un mouvement. Vous auriez cru qu’il trouvait charmant de me voir pleurer comme une sotte. Je lui ai demandé : « Avez-vous jamais vu rien de plus stupide qu’Élisabeth de Tiesendorf en ce moment ? » Il m’a répondu qu’il lui était arrivé de voir des spectacles plus désagréables. « Car enfin, a-t-il ajouté, si vous ne m’aimiez pas un peu, qu’est-ce que cela vous ferait de savoir que je danse avec toutes les demoiselles de la terre ? Convenez que j’ai raison. »

Le monstre ! Il m’assurait quinze jours plus tôt qu’il n’entendait rien à l’amour, et que « c’était de famille » !

— J’espère, mademoiselle, que vous n’êtes convenue de rien du tout, fis-je avec sévérité.

— Oh ! non, maman ; pas au premier abord du moins. Alors il a dit : « Nous allons prendre la dame de compagnie pour juge. » Elle était au piano dans la salle de musique ; nous sommes allés la trouver ; Rupert a exposé le cas, sans nommer personne, bien entendu. Puis il a demandé : « Maintenant, madame, que concluez-vous en ce qui concerne la jeune personne ? » La réponse fut que la jeune personne était amoureuse, autant du moins qu’on pouvait en juger sans la connaître. « Et que pensez-vous que fit le jeune homme en se voyant aimé ? » continua Rupert. L’oracle décida que le jeune homme, s’il était amoureux lui-même, était tombé aux genoux de la charmante créature et qu’ils avaient échangé leur foi. Elle n’avait pas achevé que… l’oracle s’accomplissait.

Je me promis de féliciter la tante Bertha sur le choix de ses dames de compagnie. Quant à Rupert, je déclarai tout haut que c’était un franc étourdi, un impertinent, un odieux personnage, et que tous les échanges de serments avec une folle, hors de ma présence, comptaient à mes yeux comme une chanson de nourrice.

— Mais cela va de soi, ma chère maman, répondit l’héroïne. C’est pourquoi la tante Bertha l’a fait partir le jour même, avec injonction d’aller vous voir tout en débarquant. « Je n’oserai jamais », a-t-il dit. Alors ma tante vous a écrit. Maintenant tout est bien.

Il était évident que mademoiselle ma fille se voyait déjà au pied de l’autel, sa couronne sur la tête, Flatmark à sa droite ; mais, dans mon jugement, nous n’en étions pas encore là. Un officier de hussards, même aussi peu hussard que Rupert, n’était pas pour moi le type rêvé comme gendre. Ils étaient, au surplus, beaucoup trop jeunes l’un et l’autre. Enfin, de toutes les objections que j’avais contre ce mariage, la moins forte n’était pas le rôle de chaperon remorqueur, accepté et plus ou moins bien joué auprès de Mina Kardaun. Bien des gens commençaient à dire qu’elle mourait d’envie d’épouser Flatmark et, même sans pénétration extraordinaire, ceux-là devaient bien voir que je ne manœuvrais pas précisément pour l’en empêcher. Quels ragots le monde n’allait-il pas faire, s’il apprenait un beau matin que Rupert épousait ma fille ? Le mieux que je pouvais attendre était qu’on parlât de moi comme d’une intrigante fieffée et, certes, je ne pouvais compter sur le vieux Kardaun et encore moins sur sa fille pour ma défense.

Voilà quelle était ma dernière objection ; mais, celle-là, je ne me souciais pas de la faire valoir aux yeux de ma tante. Je me bornai donc à lui opposer les autres, quand je me rendis chez elle en quittant Élisabeth, non sans avoir houspillé celle-ci comme il convenait. Je m’aperçus bientôt que j’avais devant moi une adversaire ferrée à glace, mise, par cette vieille pie de général sans doute, au courant de bien des choses, pour ne point parler de ce qu’elle avait pu voir par elle-même, en des temps plus reculés.