— Votre fille héritera de moi un jour.

Je savais que l’héritage de ma tante consiste en un château : Obersee, dont le domaine est réduit à une vue splendide et à une cascade fameuse. Mais je gardai ces considérations pour moi. D’ailleurs, la chanoinesse ne m’écoutait déjà plus ; elle fulminait contre mon avarice et mon ingratitude :

— Je m’attendais à autre chose, ma nièce, en vous apprenant que, grâce à moi, Élisabeth peut entrer dans la première famille du royaume sous le rapport de l’ancienneté. Si jamais on m’avait dit que j’entendrais un jour discuter l’alliance des Flatmark, sous prétexte qu’ils n’ont pas gagné des millions dans la meunerie !… Croyez-vous que j’ignore votre beau dévouement à Kardaun ?

Tout en m’efforçant de calmer la bonne tante, j’admirais malgré moi le côté comique de la situation. Pour faire aboutir le mariage de Rupert avec Mina, j’avais fait agir le Roi lui-même ; j’avais bouleversé ma vie, engagé une auxiliaire, acheté des toilettes ; j’avais repris le chemin de la Cour, oublié depuis tant d’années ; j’étais rentrée dans le monde que je ne connaissais plus… Et, pendant ce temps-là, sans m’en prévenir, la tante Bertha manœuvrait de son côté pour marier ce même Rupert… à ma propre fille ! Bien plus, elle prétendait y avoir réussi !

Quant à ce dernier point, toutefois, connaissant l’imagination de ma vieille parente, je n’acceptais ses affirmations que sous bénéfice d’inventaire. Il n’y avait plus d’ailleurs qu’à attendre quelques minutes : nous arrivions. Je me doutais qu’Élisabeth, au premier mot dit par moi, allait éclater de rire. L’idée que cette enfant pouvait songer au mariage, pouvait songer à l’amour !…

Une enfant, cette jolie créature aux formes déjà pleines, au sourire lumineux, qui vint à moi toute changée, toute nouvelle, toute inconnue, avec un regard si pur, mais si profond, où je lus comme dans un livre la réponse qu’elle allait me faire !… Ah ! non ! ce n’était plus une enfant !

Quand elle eut achevé sa confession :

— Pourquoi ne m’as-tu pas écrit, toi qui me confies tout, quand tu as senti que tu allais aimer cet homme ?

— Parce que, ma mère chérie, je n’ai jamais senti que j’allais aimer Rupert. En le revoyant, je me suis trouvée heureuse d’un bonheur qui m’étonnait moi-même, que j’eusse tourné en ridicule chez une autre. Car enfin il n’était dans mon souvenir que pour une demi-heure passée ensemble, quand nous étions des enfants. Pour tout dire, je l’avais oublié jusqu’au jour où j’ai lu son nom dans vos lettres. Et pourtant, il me sembla, quand je vis Rupert, que j’avais passé une longue vie à l’attendre. Je voulus raisonner, alors : « Je suis si seule dans ce vieux château ! Il y a tant de mois que je n’ai causé avec quelqu’un de mon âge ! C’est la réaction. »

— Eh bien ! qu’est-ce qui te dit que ce n’est pas la réaction ?