— Ma nièce, embrassez-moi et réjouissez-vous. J’ai marié votre fille !

Je regardai ma vieille parente sans savoir que lui répondre, assez inquiète au fond. Elle se hâta de me rassurer sur l’état d’avancement des choses :

— Vous sentez bien que c’est une façon de parler. On ne se marie pas comme ça. Mais enfin, l’oiseau est pris. Je me flatte que j’ai fortement aidé à le mettre en cage. Ah ! c’est un bel oiseau, et vous allez être fière. Oui, ma nièce : comtesse de Flatmark, voilà ce que sera votre fille ! Qu’en dites-vous ? La comtesse Bertha fut jadis employée à des négociations d’hymens princiers. Vertu de moi ! je n’ai jamais rien fait de plus fort. Nunc dimittis.

— Mais, ma tante, Élisabeth n’est encore qu’une petite fille et…

— Une petite fille ! Voilà bien les mères ! Quel âge aura-t-elle en mai prochain ? Dix-huit années, pas une de moins. Il est vrai qu’elle n’a pas pour deux sous de coquetterie. Si je n’avais eu l’œil ouvert, ce petit imbécile de Flatmark retournait à la Cour avec toutes ses plumes. Et il paraît qu’il est fort en passe d’être plumé par une horrible bourgeoise horriblement riche : le général me l’a dit. Non, mademoiselle ! Flatmark n’est pas pour votre vilain nez… Maintenant, il faut que vous sachiez, comment nous avons mené les choses. Ne voulez-vous pas m’entendre ? Vertu de moi ! je m’attendais à vous voir plus d’enthousiasme.

— Je vous écoute, soupirai-je.

— Vous avez su, par votre fille, l’arrivée fortuite du général et de son aide de camp à Obersee. Du premier coup le jeune homme fut pris : je m’en aperçus tout de suite. Mais un hussard se prend vite et se déprend de même. Cependant, quand les voyageurs partirent, le deuxième jour, ce brave garçon me paraissait en avoir dans l’aile, sérieusement. Que faire ? L’achever, parbleu ! Je réfléchis, je fais parler Élisabeth et j’écris au général — un ami sûr — en lui exposant mon plan de campagne. Il entre dans mon jeu et me promet un retour offensif sur Obersee, avec toute sa cavalerie, c’est-à-dire avec notre cavalier. Alors, pendant trois jours, je les ai tenus au régime, sous la surveillance de ma dame de compagnie, qui avait mes instructions. C’est vous dire qu’elle surveillait… sans hostilité. Bref, le troisième jour, Flatmark était à point. Il me priait de vous fléchir, prétendant qu’il a peur de vous. Lui écrirai-je qu’il est refusé ?

— Ne lui écrivez rien, ma tante ; nous avons beaucoup à dire. Il faudrait savoir, d’abord, si ma fille partage votre enthousiasme. Permettez-moi de vous apprendre qu’elle faisait à peine mention de Rupert dans ses lettres. Elle ne parlait que du général.

— Conclusion : c’est du général qu’elle est amoureuse. Eh bien, ma petite, vous le lui demanderez, Sainte Vierge ! Elles sont perspicaces, les mères d’aujourd’hui !

— Peut-être que non, ma tante. Mais du moins elles sont positives. Rupert de Flatmark n’est pas bien riche. Et vous savez ce que possède ma fille.