— Vous oubliez que j’ai une fille, répliquai-je, tout en surveillant le commis qui emballait mes achats.
— Comment ! ces merveilles vont à Obersee ! Je ne croyais pas qu’on y donnât des bals.
Elle me gênait fort avec ses questions. Mais c’eût été bien pis si elle avait su que Rupert de Flatmark était allé au château, qu’on l’y attendait encore. Aussi, bien que le cher garçon ne fît rien de criminel en suivant son chef dans la maison la plus austère de l’Allemagne, je fus aussi mystérieuse que la chanoinesse l’était avec ma fille, et je changeai de conversation.
Je sus bientôt que mon envoi n’avait pas été inutile. « Christian » était venu, et les souliers de satin étaient un peu trop larges. Tel fut le résumé de la lettre suivante, où ma fille se montrait rien moins que bavarde, elle qui écrivait des volumes précédemment ! Je la devinai fatiguée des honneurs qu’elle aidait sa tante à faire, et je sus bon gré à celle-ci d’avoir laissé partir au bout de trois jours le vieux guerrier, sans parler du jeune, que je me réjouissais de questionner sur Élisabeth, car c’était un bon juge.
A ma grande surprise, Flatmark ne vint pas me voir au débotté. Comme j’allais le rappeler à son devoir, ce fut moi-même qui fus mandée par la tante Bertha. Son billet, de quelques lignes, me demandait de venir toute affaire cessante. Heureusement qu’elle ajoutait : « Rien de fâcheux. » Sans cela j’eusse été inquiète.
Ce départ précipité me gênait un peu. Sans parler d’autres dérangements, il m’empêchait et, par la même occasion, il empêchait Mina Kardaun d’assister le lendemain à l’un des derniers bals de la saison prête à finir : nous touchions au carême. Néanmoins je n’hésitai pas. Je me devais avant tout à la seule parente que Dieu m’eût laissée, que ses bontés pour ma fille me rendaient plus chère encore. J’expédiai un billet à la pauvre « Fornarina », me doutant bien qu’elle s’arracherait les cheveux à l’idée que le beau Rupert était de retour, et qu’elle ne le verrait pas le lendemain. Puis, sans attendre la réponse, dont je devinais le désespoir, je me mis en route par le premier train. En quelques heures j’étais à la station où je devais quitter la voie ferrée.
Là, une première surprise m’attendait. Au lieu d’apercevoir, comme à l’ordinaire, ma bien-aimée fille et la dame de compagnie venues à ma rencontre, je découvris la tante elle-même qui me guettait à la descente du wagon. Je fus saisie de terreur : elle me rassura d’un signe, avant même que nous fussions à portée de la voix. D’ailleurs il n’y avait qu’à la regarder. Elle rayonnait de satisfaction et semblait rajeunie de dix ans.
— Élisabeth n’est pas malade ? lui demandai-je aussitôt que nous nous fûmes jointes.
— Malade ? Ah ! non, certes, elle n’est pas malade, répondit la chanoinesse d’un air fin. Mais j’ai voulu vous parler sans être dérangée. Nous avons une heure de voiture en tête à tête. C’est plus qu’il n’en faut pour ce que j’ai à vous dire.
Connaissant l’originalité de ma tante, je pouvais m’attendre à tout. Cependant je dois avouer que je la crus folle aux premiers mots qui sortirent de sa bouche :