« Petite mère, écrivait ma fille, peu m’importe où je vivrai, pourvu que ce soit près de vous. Si je dois habiter la ville, ne vous inquiétez pas de me trouver une belle chambre. Tout ce que je désire, c’est que nous ayons une belle vue sur la campagne, que nous soyons près du Palais afin de voir la parade et d’entendre la musique, enfin que nous ayons une église tout à côté de nous. »

Le programme n’était déjà pas si facile à remplir. Mais la lettre suivante fut absorbée tout entière par le récit d’un gros événement.

« Nous sommes sens dessus dessous depuis hier soir.

« Un peu après la tombée de la nuit, voilà qu’on frappe à la porte du château. Qui pouvait venir à cette heure tardive ? Il y avait deux pieds de neige sur les routes, dans nos montagnes, à cause d’un tourbillon qui avait régné tout l’après-midi. Le vieux Hans pénètre comme un fou dans la chambre de ma tante, qui dormait d’un œil, tandis que je lui faisais la lecture :

«  — Madame la comtesse, il y a un général au salon.

«  — Un général ! Je ne reçois pas : j’ai mes papillottes. Qu’il laisse sa carte et qu’il s’en aille.

«  — Mais, madame la comtesse, il demande à dîner et à coucher.

«  — Dites-lui qu’il y a un hôtel dans la petite ville près d’ici. Tout au plus deux lieues. J’imagine que ce général n’est pas à pied.

«  — Non, madame la comtesse, il est à cheval. Mais ni lui ni son cheval n’arriveraient vivants là-bas, au milieu de cette tourmente.

«  — Qu’avait-il besoin de se mettre en route, s’il a peur de la neige ?

«  — Madame la comtesse, il vient d’inspecter les travaux du fort.

«  — Tant pis pour lui ! C’est bien fait ! Qu’avait-on besoin de bâtir un fort qui rendra Obersee inhabitable ?

« Ah ! ma chère maman, il faut voir la tante quand il est question du fort ! J’ai bien cru que le pauvre général était condamné à mourir dans la neige. Par bonheur Hans a ajouté :

«  — Le général s’est informé du nom du propriétaire du château. Il dit qu’il a bien souvent eu l’honneur de danser avec madame la comtesse — autrefois…

« Bref le général n’est pas mort. Il vient d’aller se coucher ; je vous écris avant d’en faire autant. Il est minuit. On s’est mis à table à neuf heures du soir. Il a fallu tuer, plumer les poulets. Seigneur qu’ils étaient durs ! Mais il ne fallait pas songer à sortir du château pour aucune provision. Et puis ma tante a fait une toilette !… Nous avons dû ouvrir des malles fermées depuis dix ans. Cela nous a pris trois heures. Je n’avais jamais vu ma tante en robe décolletée. Je ne trouve pas que cette forme lui aille bien. Moi, naturellement, j’étais en robe montante : je n’avais pas le choix. D’ailleurs le général n’avait d’yeux que pour sa chère comtesse, comme il l’appelait. Au dessert ils se donnaient leurs petits noms :

«  — Vous souvenez-vous, Bertha ?

«  — Oui, mon pauvre Christian, je me souviens.

«  — Et vous n’avez pas voulu de moi !

«  — Je n’ai voulu de personne. Je l’avais promis à vous et à quelques autres. Vous, du moins, me retrouvez fidèle à ma promesse. Tandis que l’oublieux Christian s’est marié deux fois !…

«  — Cela ne compte pas, chère amie. Le veuvage efface tout !

« Après le café et les liqueurs — le général aime fort les liqueurs — la dame de compagnie de ma tante s’est mise au piano et j’ai valsé. Au couvent nous valsions entre jeunes filles. Mais comme c’est plus amusant de valser avec un homme ! Ce n’est pas avec le général que je tournais dans le grand salon, naturellement. C’est avec un officier qui l’accompagne. La tante Bertha et son ancien admirateur ne nous quittaient pas des yeux. Ils semblaient fort intéressés, et toujours j’entendais les mêmes phrases :

«  — Vous souvenez-vous, Bertha ?

«  — Oui, mon pauvre Christian ; je me souviens !

« Allons ! ma chère maman, il faut que je vous dise bonsoir. Je ne me suis jamais couchée si tard ; mais je n’ai pas sommeil. Je suis contente : il paraît que je valse à ravir. »

Ainsi, Rupert de Flatmark avait rencontré ma fille. L’aventure était drôle et, ce qui la rendait plus piquante, c’est qu’ils semblaient ne s’être pas reconnus. Peut-être qu’ils en étaient restés sur cette simple valse ; peut-être que, durant la nuit, la neige avait fondu, laissant le général et son officier se remettre en route au point du jour. Peut-être que Rupert et Élisabeth, moins heureux que « Bertha » et « Christian », n’avaient pas su renouer la chaîne du passé. Dans tous les cas, je trouvais que ma fille faisait bien la dégoûtée envers les jeunes gens. Pas un mot d’admiration, ou du moins d’appréciation, à l’adresse de celui pour qui la belle et opulente Mina Kardaun se mourait d’amour… Ah ! comme nous oublions parfois, nous autres mères, ce que peut cacher le silence d’une petite fille !

J’attendais la lettre suivante, comme une bonne lectrice de roman-feuilleton guette l’arrivée de son journal. Je ne fus pas désappointée : le feuilleton marchait bien :

« Chère maman, attendez-vous à tomber de surprise : le général n’est pas parti et son aide de camp… Mais suivons l’ordre des faits, pour parler comme mon professeur d’histoire.

« Ce matin, réveillée de bonne heure, je cours à ma fenêtre sitôt qu’il fait jour. Dégel complet ; ils sont loin, sans doute. Hier nous nous étions fait nos adieux, pour le cas où le départ serait possible ; or les chemins étaient si bons qu’une chanoinesse aurait pu se mettre en route. Je souhaite bonne chance à « Christian » et à son compagnon, et je veux me rendormir. Pas moyen ! Alors je me lève pour tout de bon ; je me mets à ma toilette. Je me coiffe, tout en marchant dans ma chambre, ce qui est mon habitude, regardant mes fleurs, disant bonjour à mon oiseau, examinant si les persiennes de ma tante sont ouvertes. Rien d’ouvert chez la comtesse Bertha, mais, à l’étage au-dessus, bien au large, une fenêtre, et, à cette fenêtre, un officier qui lorgne… les terrassements du fort, j’aime à le croire, avec sa jumelle. Ces messieurs n’étaient pas partis !…

« On se retrouve une heure plus tard au café au lait du matin : vous savez que c’est un repas véritable à Obersee. Ma tante questionne, étonnamment coquette :

«  — Ainsi donc, mon ami, vous n’avez pu vous éloigner si vite ? J’y comptais bien un peu. Vous souvient-il de ces huit jours d’arrêts qui vous furent donnés un certain jour, parce que, au moment de la parade, vous causiez avec moi quand on commanda le défilé ?

«  — Hélas, ma chère Bertha, c’est moi qui punis les autres, maintenant. Être puni valait mieux — quand c’était à cause de vous. Mais, comme vous voyez, je suis toujours aussi faible. Ajoutez que j’avais un lit comme on n’en trouve plus qu’en province. Bref, j’ai dormi la grasse matinée. Ce jeune homme que vous voyez là aurait dû m’éveiller. A quoi sont bons les officiers d’ordonnance ? Monsieur, je nous inflige vingt-quatre heures d’arrêts sous le toit de madame la comtesse. D’ailleurs nous avons des rapports à rédiger sur le nouveau fort. Nous travaillerons ici.

« Entre nous, ma chère maman, ils n’ont guère travaillé. Le général a joué aux cartes avec ma tante ; je crois même qu’ils ont un peu dormi, chacun dans leur fauteuil. La jeunesse, y compris la dame de compagnie, a causé sous la véranda chauffée par un beau soleil et très fleurie. Nous arrivons à la surprise. Tout à coup l’officier du général me dit, je ne sais plus à propos de quoi… ah ! si, à propos d’un rayon qui faisait un joli effet sur ma tête, paraît-il :

«  — Je ne connais qu’une femme dont la chevelure puisse être comparée à la vôtre : c’est la baronne de Tiesendorf.

«  — Vous la connaissez ?

«  — Beaucoup. Elle voudrait me faire faire une bêtise… (Pardon ! maman, je cite.)

« Naturellement, l’indignation s’empare de moi ; je sens que mes yeux lancent des éclairs et que je deviens rouge comme une tomate :

«  — Monsieur ! La baronne de Tiesendorf est incapable de vous mal conseiller ; je suis sa fille !

« Jamais vous n’avez vu un coup de théâtre pareil, ni un jeune homme si effaré. Il me regardait, ne sachant que dire ; et il me regardait encore. Il semblait ému, intimidé. On aurait cru que c’était moi l’officier et lui la demoiselle. Enfin il me demande :

«  — Est-ce que vous apprivoisez toujours les tourterelles ?

« Alors il se fait dans mon souvenir comme une lueur, et je m’écrie :

«  — Oh ! vous êtes Rupert de Flatmark !

« Oui, maman, c’est lui ! Que dites-vous de mon histoire ? C’est moi qui me suis remise le plus vite. J’ai dit :

«  — Comme c’est heureux que vous n’ayez pas réveillé le général ce matin ! Vous seriez parti sans savoir mon nom. Vous n’êtes pas curieux !

« Il m’a répondu tout de suite, sans chercher :

«  — Mais si, mademoiselle ; c’est précisément parce que j’étais curieux que je n’ai pas réveillé le général.

« Nous avons couru conter à ma tante notre histoire, dont elle a paru médusée. Pourtant c’est au fond très simple. Et, cette fois, nous nous sommes dit adieu pour tout de bon, les uns et les autres, après une journée qui a passé vite. Bonsoir, maman. Je vous entends dire : que cette enfant est bavarde ! — N’ayez pas peur. Ma prochaine lettre aura moins de feuillets. Demain, le château sera rentré dans son calme. Une fois encore la vie aura séparé « Bertha » et « Christian ».

Je ne voudrais pas abuser des emprunts à la correspondance d’Élisabeth. Je citerai seulement les premières pages d’une des lettres qui suivirent, pour m’éviter un travail de narration.

« Ma chère maman, où allons-nous ? Si la tante n’avait que cinquante ans au lieu de soixante-dix, je croirais que le deuxième veuvage de « Christian » ne sera pas éternel. Savez-vous ce qu’elle vient de lui écrire ? Que le château d’Obersee se trouvant sur sa route quand il retournera chez lui, son inspection finie, elle réclame une visite un peu plus longue. La bonne tante, qui commence à ne plus me traiter tout à fait en petite fille, m’a consultée, car elle prétendait hésiter beaucoup. Naturellement j’ai approuvé l’idée, n’ayant pas et ne pouvant pas avoir d’objections. Reste à savoir si le vieux guerrier acceptera. Ma tante croit que oui. J’aurais voulu voir sa lettre — qu’elle ne m’a pas dictée, contrairement à son habitude. Mais je n’ai rien vu. Ce mystère, joint à l’agitation mal dissimulée de la chanoinesse, m’amuse beaucoup. Si le général refuse, me voilà condamnée au rôle de consolatrice. Comptez que je ferai mon devoir, chère maman. »

Suivait une liste de commissions qui me faisaient voir que ma fille espérait n’en être pas réduite à cette extrémité fâcheuse. Elle voulait des gants, des fleurs, des rubans, voire même des souliers de satin, ce qui me prouva qu’il y avait des valses à l’horizon. Comme je faisais mes emplettes, Mina Kardaun entra dans le magasin.

— Quoi ! s’écria-t-elle. Du rose pour vous qui ne portez jamais que des couleurs foncées ! Comme vous avez raison de vous habiller d’une façon plus jeune !