— Et, si elle n’épouse pas le comte de Flatmark, vous ne m’en voudrez pas ? Je vous assure que ce n’est pas de ma faute.

— Caprice d’enfant gâtée, fit Mathieu avec une moue, en se levant. Et surtout, caprice d’une enfant qui ne connaissait pas le monde. Mais maintenant, grâce à vous, elle le connaît.

Après cette conversation, je me sentis soulagée d’un assez grand poids. Je ne sais trop lequel méritait mieux, du père ou de la fille, qu’on l’appelât enfant gâté ; je craignais les gémissements de Kardaun encore plus que les soupirs de Mina. Dieu merci ! j’allais en être quitte à meilleur compte. Ce qui était plus doux encore, dans deux mois j’allais pouvoir m’occuper de ma fille, au lieu de m’occuper de la fille d’un autre. Quelle joie d’être libre ! Avec quel plaisir je signais, chaque jour, des lettres écrites par ma gérante à des personnes qui demandaient à loger chez moi pendant l’été, pour leur notifier mon refus.

Elle avait vécu, la pension de famille de Frau Tiesendorf. Ou, du moins, je croyais qu’elle avait vécu.

VI

On pourrait croire, en lisant ces notes, que je m’étais complètement déchargée de mes devoirs maternels sur la comtesse Bertha, et que ma chère Élisabeth s’accommodait assez bien de notre séparation. Je me borne à répondre que nous nous écrivions chaque soir, sans compter que je profitais de la présence d’une suppléante pour aller, de temps à autre, passer deux jours à Obersee.

La crainte de parler trop de ma fille est ce qui m’empêcha d’en parler jusqu’ici. Rien n’est plus ennuyeux pour les autres que l’enthousiasme d’une mère. Si j’avais laissé courir ma plume, elle aurait entassé pages sur pages, dans le seul but de convaincre la postérité qu’Élisabeth de Tiesendorf était un ange descendu sur la terre, un ange sans ailes, mais avec un nimbe d’or flottant, de grands yeux bleus, une taille délicieusement terrestre, et le cœur le plus pur, le plus tendre, le plus fidèle que j’aie jamais connu… Là ! Me voilà partie ! Qu’on m’arrête si l’on peut !

On ne m’arrêtera pas, toutefois, sans que j’aie tâché de peindre cette âme où se trouvaient tant de vertus diverses, presque incompatibles, croirait-on ; de même que, dans certaines vallées de montagnes, la nature fait pousser, presque côte à côte, le pâle edelweiss du sommet neigeux avec l’œillet chaudement coloré des plaines du Midi. Le couvent l’avait rendue très pieuse, légèrement mystique. Les histoires de la tante Bertha, l’ex-beauté de la Cour, lui avaient communiqué une imagination romanesque, la fierté de la race, l’amour de tout ce qui brille au-dessus du niveau commun, surtout une largeur d’idées, une aisance de manières qu’on se serait peu attendu à trouver dans cette jeune recluse. Quant à moi, dans mes lettres comme dans mes visites, je m’attachais à la convaincre que toute vie appartient au devoir, et que la sienne, en particulier, avait toutes les chances de ne pas ressembler à un conte des Mille et une Nuits.

De toutes ces influences variées, sinon contraires, il résultait une assez drôle de petite personne, dont la correspondance eût charmé, je crois pouvoir le dire, même une autre que sa mère. Dans ce vieux château situé au fond d’une province, elle trouvait de quoi remplir des pages nombreuses. Rien n’était omis des moindres incidents domestiques.

Au point où je suis arrivée, c’est-à-dire à l’époque où je commençais à prévoir l’échec de Mina Kardaun, ma fille était informée du changement qui se préparait dans notre existence. Elle savait que nous allions vivre ensemble ; nos projets d’avenir faisaient, bien entendu, le principal sujet de notre correspondance. Où habiterions-nous ? La tante Bertha nous offrait de nous établir chez elle. J’hésitais à accepter pour deux raisons : la première c’est que le séjour d’Obersee, qui m’eût convenu à moi-même, fournissait peu d’occasions de faire connaître une jeune fille dont l’établissement serait bientôt mon principal souci. La seconde, c’est que la bonne tante allait avoir, ce qui la désolait, un voisin peu agréable pour des femmes destinées à vivre seules. On construisait une forteresse à une demi-lieue du château ! Cette complication m’avait à peu près décidée à vivre dans la capitale, au moins jusqu’au mariage d’Élisabeth. Ma maison payée, c’est-à-dire dans peu de semaines, j’en aurais les moyens. Déjà, sans avoir pris de résolution définitive, je visitais des appartements.