— Oui ; mais si vous avez une fille, elle sera peut-être obligée de tenir une pension pour gagner sa vie. Et je vous assure que ce n’est pas amusant.

— Vous n’avez pas voulu me prendre comme pensionnaire !

— Allez ! Je n’ai jamais vu de jeune homme moins sérieux que vous.

— Je voudrais que mon général pût vous entendre, lui qui prétend que je suis un élève de théologie, affublé par erreur d’un uniforme de hussard.

Cet entretien me laissa peu d’espoir que le rêve de Mina pût jamais s’accomplir. Loyalement j’en prévins Mathieu, que je m’attendais à voir désespéré. Il n’en fut rien. Depuis que sa fille avait dansé avec notre futur monarque, ce brave homme entrevoyait pour elle les plus brillantes destinées.

— Entre nous, me répondit-il, un échec de ce côté est ce qui peut arriver de plus heureux pour Mina. Certes, je consentirais à la voir comtesse de Flatmark. C’est une famille des plus anciennes ; le jeune homme a la meilleure réputation. Mais il lève le nez et me salue à peine quand il me rencontre. Jamais il n’a daigné mettre une carte chez nous. D’autres ne sont pas si difficiles. Pas plus tard qu’hier, le fils du Ministre des Finances faisait avec moi sa partie, sur mon billard. Et savez-vous ce qu’il me disait ?

— Mon Dieu ! Je le devine : « Monsieur Kardaun, je serais l’homme le plus heureux de la terre si vous vouliez m’accepter pour gendre. »

— Oh ! cela, il me l’a dit dès le lendemain du fameux bal. Mais, hier, c’est de moi que nous parlions. « Monsieur Kardaun, me demandait-il, aimeriez-vous être banquier de la Cour ? Le titulaire se retire. Comme vous savez, le Roi l’a fait baron depuis plusieurs années. »

— Bravo ! m’écriai-je en évitant de rire. Baron Kardaun : cela vous irait comme un gant. Hélas ! j’aurai le regret de n’être plus votre voisine à cette époque.

— Le regret sera pour moi, baronne. — Il ne disait déjà plus : Madame la baronne ! — C’est au premier mai que je prends possession de votre demeure. Si je ne vous ai pas déjà versé le prix, vous daignerez vous souvenir que c’est sur votre volonté. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour ma fille.