— Comme on vous a bien élevé ! répondis-je en riant. Vous avez tout à fait l’air d’oublier que je pourrais être votre mère. Vous irez loin si, comme je l’ai entendu dire, un homme arrive à tout en faisant sa cour aux vieilles femmes.
— Ceci est une façon de m’apprendre que je n’arriverais à rien… avec vous, soupira-t-il en me baisant la main. Ne rions plus. Peut-être que si je trouvais une jeune fille qui vous ressemble, j’en deviendrais amoureux. Et encore, qui sait ? Probablement je n’aimerai jamais. C’est de famille. Mon général, qui fut le camarade et l’ami du pauvre oncle Otto, m’a dit cent fois qu’il ne l’a jamais vu s’occuper d’une femme. Quant à mon père, je l’ai assez connu pour savoir qu’il vivait comme un Chartreux, malgré la liberté de son veuvage.
On devine mes réflexions, pendant que Rupert me citait des exemples si bien choisis pour montrer que « c’était de famille ». Le cher garçon ne se doutait pas que l’oncle Otto m’avait aimé jusqu’à en mourir, et qu’il avait tenu à moi d’être sa seconde mère. Il me dit, voyant que je gardais le silence :
— Pardonnez-moi : je vous ai déplu. Aussi bien vous allez être, pour quelques jours, débarrassée de ma présence. Le général auquel je suis attaché m’emmène en inspection.
— Je connais une belle personne qui va pleurer son valseur.
— Il ferait beau voir qu’elle ne me pleurât point ! Mais elle aura sur moi un avantage : elle pourra me remplacer. Tandis que, dans les déserts où le sort m’exile, je lui serai fidèle. Vous avez congé de le lui dire.
— Elle appréciera le mérite de cette fidélité forcée. Pauvre Mina !
— Je ne la croyais pas si pauvre.
— Et moi je ne vous croyais pas si riche.
— Pourquoi ? Parce que je ne me précipite pas sur les millions du père Kardaun ? S’enfarine qui voudra ! Si j’ai un fils quelque jour, il sera assez riche à tout le moins pour acheter une épée.