— Voilà précisément ce que j’ai répondu, baronne, à ceux qui vous trouvent… peu entichée de noblesse.

— J’en serais entichée plus que personne, mon cher Flatmark, si noblesse était toujours synonyme d’honneur.

Il me regarda un peu surpris, ne sachant rien ou presque rien de mon histoire. De mon côté, je changeai de conversation. J’en avais assez dit en faveur de Mina, et je ne comptais pas en dire jamais davantage. C’était à elle, pour citer ses propres paroles, à vaincre sur le champ de bataille que je venais de lui ouvrir.

Je continuai les présentations. Presque chaque soir nous allions dans le monde, invariablement dans le meilleur. C’était là que nous étions sûres de rencontrer Rupert. La belle Mina, il faut lui rendre justice, manœuvrait avec une tactique supérieure, en même temps qu’avec une délicatesse irréprochable. Mais, comme il arrive à la guerre, ses coups portaient à côté. Les hommes l’admiraient ; j’en voyais devenir sérieusement amoureux d’elle ; plusieurs, sans s’embarrasser d’amour en voulaient manifestement à ses millions. Quant à Rupert, il avait, la chose ne faisait pas de doute, un plaisir réel à la rencontrer. Ils valsaient beaucoup ensemble ; ce beau cavalier, réputé le meilleur valseur du royaume, déclarait que ma protégée en était la première valseuse. Mais, comme elle disait quand nous étions remontées en voiture, le bonheur de la vie ne consiste pas à valser.

Un soir, elle me raconta, les larmes aux yeux :

— Vous ne savez pas le compliment qu’il m’a fait tout à l’heure : « Mademoiselle, vous pouvez compter sur moi comme sur le plus sincère de vos amis. » Pourquoi ne veut-il pas me donner mieux ? Aime-t-il ailleurs ? Ah ! mes yeux ne le quittent pas lorsqu’il parle à d’autres femmes. Je n’ai rien vu, pourtant !

Rupert venait souvent chez moi, car, à cette heure, j’avais un salon ; mes pensionnaires (les frimas de janvier les réduisaient à un fort petit nombre) ne m’apercevaient plus. Je le questionnai sur l’état de son cœur : il éclata de rire.

— En vérité, me répondit-il, je ne comprends pas ceux qui mettent dans la vie, à côté du boire, du manger et du dormir, une quatrième nécessité, qui est l’amour. Nous avons déjà bien assez de peine à faire face aux trois autres, faibles mortels que nous sommes ! Vive le vin, l’appétit et le sommeil ! Au diable l’amour !

— Patience ! Vous y passerez comme les autres, prophétisai-je. Vous n’avez que vingt-quatre ans.

— Et vous, madame, combien ? fit-il en me regardant avec un air tout à la fois respectueux et « mauvais sujet », qui lui donnait une séduction rare. Ne craignez-vous pas de me convertir trop vite à la religion de l’amour, et que j’en commence le culte par vous ?