— A n’en pas douter, répondis-je, nous avons affaire à mademoiselle Pélissard, travaillant au bonheur de Mina Kardaun, son élève.
— Il faut un peu l’excuser, en ce cas. Mais il faut surtout vous féliciter d’avoir une fille prête à se sacrifier pour sa mère. Et maintenant je vais donner l’ordre qu’Élisabeth soit amenée ici. Le reste vous regarde. La petite ignore que vous êtes venue. Moi je me retire, mon rôle achevé.
La vénérable religieuse disparut alors, pour être bientôt remplacée par ma chère Élisabeth qui poussa un cri et voulut s’enfuir en voyant Rupert. Sans doute elle craignait de n’être pas ferme jusqu’au bout. Je la retins par sa robe, et lui dis, sans élever la voix :
— Écoute, chérie. Tu resteras dans ce couvent si tu veux. Mais, quoi que tu fasses, que tu prennes le voile, que tu épouses Rupert de Flatmark ou un autre, que tu meures vieille fille, je te jure sur le crucifix de ce parloir que je n’accepterai pas un sou de Mathieu Kardaun. Ainsi Dieu me soit en aide ! Je n’ai plus rien à te dire maintenant.
Rupert, qui n’avait pas fait un geste, intervint à son tour.
— Moi j’ai à dire que si j’étais le dernier homme et Mina Kardaun la dernière femme, je ne l’épouserais pas. Quant à son père, c’est un homme mort si ma bien-aimée petite femme reste ici une heure de plus, foi de Flatmark !
Nous n’y restâmes, tous les trois, guère plus de vingt minutes : le temps de remercier l’abbesse.
Voilà pourquoi Kardaun s’est éteint de sa mort naturelle, dix ou douze ans plus tard, dans un des plus beaux cottages de Newport, en Amérique où il est retourné après avoir enterré sa pauvre femme chez nous. Mina est princesse italienne. J’ignore ce qu’est devenue sa gouvernante, qui crayonnait si bien les cascades, tout en causant avec les jeunes filles trop promptes à lier conversation.
Rupert a pendu son épée au mur, le lendemain de la mort de mon cher vieux Roi. Il vit avec sa femme à Obersee, juste assez riche pour doter tant bien que mal ses deux filles. L’héritage de la tante Bertha valait peu de chose. Mais voilà bientôt vingt ans que ce couple est heureux. Est-ce bien de mes entrailles qu’est sortie cette chose rare, invraisemblable, inconnue de moi — hélas ! — une femme heureuse ?
Et Frau Tiesendorf loue toujours ses chambres, afin qu’après elle, Obersee reprenne un peu sa splendeur d’autrefois. Mais que de peine, que de dépenses pour lutter avec les nouveaux hôtels ! Il a fallu en passer par la lumière électrique et le téléphone. A présent c’est pour un ascenseur qu’on me tourmente. Mais je tiens bon dans mon refus.