« Dieu bon ! pensai-je. Quel changement dans plusieurs destinées, si le pauvre Otto eût été aussi tenace ! »

Une heure après nous roulions ensemble vers les montagnes où était situé le couvent. J’aurais voulu parler sans témoins à ma vénérable amie ; je dus y renoncer. Rupert me suivait comme un chien. L’abbesse, en le voyant, comprit tout ; je dois même dire qu’elle ne parut point fâchée de sa présence.

— Votre fille, m’apprit-elle en souriant, s’est confessée à moi dès notre première causerie. Je vais trahir sa confidence qui, d’ailleurs, ne sera pas de celles dont une mère peut souffrir. Écoutez cette histoire curieuse. Vous savez mieux que moi qu’il y a une cascade pittoresque dans le parc d’Obersee, et que les touristes, parfois, sont admis à la visiter ?

— Ce n’est pas de règle, madame l’abbesse. Mais le jardinier ne résiste pas toujours à un pourboire, et ma tante, qui est bonne, ferme les yeux.

— Elle aurait mieux fait de les ouvrir, la chère chanoinesse, au moins quand elle avait sous sa garde une étourdie de dix-sept ans.

— C’est bien mon avis, approuvai-je en regardant Rupert qui ne s’aperçut même pas de mon intention ; — il devenait inquiet pour son propre compte.

— Tout récemment, continua l’abbesse, votre fille, faisant sa promenade, vit une étrangère installée au pied de la chute, et absorbée dans son croquis. La dame avait bon air ; Élisabeth s’approcha, en vraie gamine, pour considérer le dessin. L’étrangère le lui montra de fort bonne grâce ; elle était Française, prétendait vous connaître et, de fait, elle était si bien renseignée qu’elle félicita votre fille sur son prochain mariage. Naturellement, l’intimité s’établit aussitôt. Un peu bavarde, la chère petite, pour une future religieuse !

— Bavarde comme une pie ! appuyai-je. Il m’eût été impossible de la garder avec moi, à cause de mes pensionnaires !

L’abbesse approuva d’un signe ; puis elle reprit :

— La dame aussi était bavarde. Mais qui lui a livré vos secrets ? Elle sait tout, même que votre voisin, qui a une fille, voulait en faire la comtesse de Flatmark ; même qu’il était sur le point de vous donner un prix énorme pour votre maison. Furieux de voir votre fille supplanter la sienne, il rompt le marché, vous condamnant ainsi au travail pour le temps qui vous reste à vivre, tandis que vous alliez avoir des rentes. Mais une bonne mère accepte la pauvreté, le travail, l’humiliation, lorsqu’il s’agit du bonheur de son enfant… Voilà, en résumé, ce que la charmante étrangère dit à votre fille. Qui peut être cette intrigante ? En avez-vous l’idée ?