— Oh ! non ! fit la postulante, avec une vivacité qui eût inspiré quelques doutes sur sa vocation à la maîtresse des novices.

Nous nous quittâmes là-dessus. Malgré mon ferme espoir qu’Élisabeth de Noircombe et Rupert de Flatmark se retrouveraient avant le jugement dernier, j’avais le cœur étrangement lourd en laissant ce que j’aimais le mieux au monde derrière ces grilles.

Peu s’en fallut qu’un certain hussard ne m’arrachât les yeux quand je lui contai, le lendemain, ce que je venais de faire. Mais il comprit qu’il avait besoin de moi, et qu’en somme nous étions deux alliés combattant un mauvais génie inconnu, qu’il fallait démasquer. Rupert ne douta pas un instant que ce mauvais génie ne fût Kardaun. Heureusement le millionnaire avait pris le large, sans quoi nous en aurions vu de belles. Pauvre Mathieu ! S’il eût écouté le quart des menaces que j’entendis proférer contre lui, ses cheveux grisonnants auraient pris la couleur de la neige. Il ne fut pas trop malaisé d’obtenir un sursis pour le massacre du vieillard ; mais ce ne fut pas sans peine que j’empêchai le bouillant Rupert de monter à l’assaut du couvent.

— Je ne suis pas comme vous, criait-il. Votre abbesse ne m’inspire aucune confiance. Elle tient Élisabeth dans ses griffes : elle ne lâchera jamais sa proie ! Comment avez-vous pu lui livrer votre fille ? Vous n’en aviez pas le droit ; ma fiancée m’appartient !…

Pendant une heure, ce furent des reproches, des imprécations, des gémissements. Tantôt ce jeune désespéré voulait aller trouver le Roi, ce que je me blâmais presque de n’avoir pas fait déjà. Tantôt c’était un enlèvement qu’il méditait, avec l’aide de quelques camarades. Juste au moment où je combattais ce procédé romanesque, vestige d’une époque disparue, la péripétie plus moderne d’une dépêche télégraphique nous interrompit. J’essayai un mensonge — comme il faut mentir souvent dans la vie, si honnête qu’on soit ! — et je prétendis qu’une famille anglaise retenait des chambres dans ma pension.

— Est-ce bien sûr ? me dit le jeune tyran. J’ai vu vos yeux briller. D’ailleurs j’ai pu lire l’adresse : Baronne de Tiesendorf, et non pas Frau Tiesendorf. Il y a quelque chose ! Pourquoi me tromper ?

— Il n’y a rien du tout, répondis-je. Mais laissez-moi une heure ou deux. Vous reviendrez quand j’aurai fait poser des rideaux frais et donné des serviettes. Ce n’est pas la besogne d’un cornette de hussards.

— A d’autres ! Vous allez partir, et vous désirez vous débarrasser de moi !…

Certes, je le désirais de tout mon cœur. L’abbesse me mandait près d’elle. Si j’avais attendu vingt-quatre heures à l’hôtellerie du couvent, j’aurais économisé un voyage. Mais je ne songeais pas à me plaindre. Seulement j’aurais voulu ne pas avoir sur le dos cet amoureux difficile à manier.

— Je vous préviens, me dit-il, que je vous garde à vue. Je reste en sentinelle à votre porte. Si vous sortez, je vous suis.