Bref, les actionnaires de la Société fondée par Falconneau — on pourrait dire son actionnaire, car le fondateur avait dû absorber presque à lui seul toute l’émission — nourrissaient les plus belles espérances. Les premiers jalons de la voie ferrée se montraient déjà… sur la profession de foi d’un conseiller général. M. Falconneau voyait poindre la fortune, remerciant Dieu, en bon chrétien qu’il était, de la révocation qui l’avait d’abord accablé. Pauvre homme ! Il n’apercevait pas l’hôte du proverbe allemand, souriant sur sa chaise d’un air macabre, en personnage qui ne compte point partir encore !
La saison finie et les comptes réglés, M. Falconneau, président du conseil d’administration des Établissements balnéaires de la Peyrade, se réunit lui-même en assemblée générale, conformément aux statuts. Le rapport, qu’il recommandait à sa propre attention, se distinguait par une sincérité qui manque presque toujours aux documents de ce genre : il établissait nettement que la gestion de l’hôtel était en perte, d’où la résolution proposée — et votée sans discussion — de ne distribuer aucun dividende pour ce premier exercice. En même temps, le prix de la pension était « élevé » pour l’avenir jusqu’à cinq francs par jour, tout compris, ce qui le laissait abordable, disait le rapport, tout en le rendant plus rémunérateur.
Mais le destin avait compté les jours du pauvre hôtel, qui flamba comme une allumette l’hiver suivant. Comme il était vide, la catastrophe n’eut que des suites matérielles, dont la Société, garantie par une assurance, prétendait ne pas souffrir. Par malheur, un vice de forme dans la police fut l’occasion d’un procès qui mit deux ans à faire son chemin, du tribunal de première instance à la Cour de cassation où, pour la troisième fois, la Société fut battue sur toute la ligne.
Les illusions de Falconneau avaient été courtes ; mais cette période de sa vie restera sans doute parmi les plus agréables. Modeste en ses goûts au fond, il se trouvait heureux dans son habitation sans luxe, entre sa femme et sa fille. En outre, dans cette petite agglomération de pêcheurs et de térébenthiniers, l’ancien procureur s’était fait deux amis, ou même trois, si l’on ne veut pas s’arrêter à la différence des âges. C’étaient le médecin, le curé, et le neveu de celui-ci, jeune homme timide et pauvre, d’une âme supérieure à sa condition, que son saint homme d’oncle retenait près de lui avec une tendresse un peu égoïste.
Célestin Bidarray, qu’il faut prononcer Bidarraille, d’après l’idiome sonore des Basques, était pharmacien, et même, probablement, le plus jeune des pharmaciens de France. On peut douter si la Peyrade contentait son ambition ; mais, du moins, sa bonne humeur ne souffrait pas de cette résidence peu enviable. Il disait en riant :
— Comment ne ferais-je pas fortune ? Mon concurrent le plus proche du côté de l’Est se trouve à cinq lieues. Dans la direction du couchant, il faudrait aller jusqu’à New-York pour apercevoir d’autres bocaux que les miens.
— Mon ami, lui répondait Falconneau (avant l’incendie), vous n’aurez que trop de confrères quand la Peyrade sera un second Biarritz. Mais je vous promets le monopole de la Société, avec droit d’en faire mention sur vos cartes et prospectus.
La même faveur était garantie au vieux docteur Lespéron. Quant à l’abbé Bidarray, l’oncle de Célestin, il ne demandait qu’un vicaire ou deux, selon le développement futur de la paroisse.
Ces trois vieillards et ce jeune homme formaient, non pas « la meilleure société », mais tout ce qui ressemblait à une « société » dans ce village perdu au milieu des dunes. Il faut ajouter que l’on ne vit jamais société plus unie, avantage que les esprits tournés à l’amertume expliqueraient en disant qu’on y trouvait une seule femme et que, sur les quatre échantillons du sexe fort, les trois en dehors de son mari ne comptaient pas ou ne comptaient plus.
Chaque soir, par tous les temps, il y avait un whist chez les Falconneau. Pendant la partie, la femme de l’ancien procureur faisait lire sa fille à l’autre bout du salon, en lui recommandant de baisser la voix. Souvent on venait chercher le docteur pour une jeune Peyradaise en mal d’enfant. D’autres fois, c’était le curé qui devait laisser les cartes pour aller, comme il disait, « graisser les bottes » d’un moribond à trois kilomètres, sous la pinada ou derrière les dunes. Dans les cas secondaires, s’il s’agissait d’un pouce pris dans une poulie, ou d’une côte froissée par le gui dans un virement de bord, ou d’une épine vénéneuse entrée profond dans un pied nu, c’était Célestin qui marchait, avec son onguent, son arnica et sa pince. Madame Falconneau prenait alors la place de l’absent, et la partie, à peine interrompue, continuait de plus belle, sauf que la maîtresse de maison, qui regrettait son salon officiel de sous-préfecture et détestait les cartes, rêvait parfois, et commettait des fautes sévèrement critiquées par son partner, à moins que ce partner ne fût Célestin. Celui-là gardait la distance qui sépare un pharmacien, même de première classe, de la femme d’un ancien Procureur de la République.