La plus heureuse des habitants de ce petit monde était « mademoiselle Clotilde », qui traversait alors dans cette solitude complète, avec l’Océan pour seul compagnon et pour seul ami, la délicate évolution de l’enfance à la jeunesse. Elle devait sans doute à cette amitié solennelle et imposante l’immobilité, les longs silences, qui cachaient une imagination excessive, un besoin infini d’aimer et d’être aimée, une sensibilité à l’impression qui la rendait femme avant l’âge. Bien qu’elle fût sincèrement bonne, elle recevait avec une nuance de froideur les avances de Célestin, qui avait pour cette enfant l’aveugle soumission d’un esclave. Elle n’en professait pas moins beaucoup d’estime, de confiance et même d’attachement pour ce brave jeune homme qui les méritait à coup sûr. Mais depuis qu’elle l’avait surpris un jour dans son laboratoire intime, protégé par un tablier bleu et roulant des pilules sur la tablette de marbre, elle n’avait jamais pu s’empêcher de « marquer une nuance », d’une façon si discrète que l’intéressé n’y avait presque rien vu.

Le procès contre les Assurances perdu définitivement, il ne restait plus qu’à liquider la Société ou, pour mieux dire, à liquider Falconneau, tenu au versement intégral des actions — trop nombreuses — qu’il possédait. Ce fut l’affaire d’une longue année ; puis le pauvre homme quitta la Peyrade, ne possédant plus rien en ce bas monde, sauf l’espace de deux mètres carrés où il venait d’enterrer sa femme, tuée par le chagrin et les angoisses.

Il n’avait qu’une ressource, qu’il essaya sans retard, courageusement : c’était de gagner Bordeaux et d’y ouvrir un cabinet d’avocat. Sa fille, à cette heure une belle personne de seize ans et demi, blonde, grande et trop mince, tenait la maison et consolait presque son père, tant elle en était adorée, des épreuves subies et de la vieillesse venant à pas précipités.

Perdue dans cette vaste cité, le deuil d’abord, la pauvreté ensuite, empêchèrent mademoiselle Falconneau de faire des connaissances. Laissée à elle-même, tandis que son père fouillait dans les dossiers ou plaidait les causes, Clotilde n’avait pour compagnie qu’une petite bonne de son âge, à qui elle enseignait la cuisine, sans la savoir elle-même, hélas ! Mais les clients restaient peu nombreux. Le passé, la couleur politique de « maître » Falconneau, donnaient à réfléchir aux plaideurs, hommage douteux à l’indépendance de messieurs les juges. Le sort voulut qu’un jeune viveur de la garnison, en guerre avec sa famille, demandât l’appui de l’ancien procureur. Il aperçut Clotilde chez son père, et lui fit le triste honneur d’avoir pour elle un caprice violent, qu’il essaya de cacher sous les apparences du parfait amour. Il n’y réussit que trop, chose facile avec une personne dont l’inexpérience valait la pureté et dont la pureté était celle d’un ange. Le cœur de la pauvrette se donna tout entier ; ce fut après plusieurs mois d’écœurante comédie qu’elle se trouva édifiée sur la valeur — et les intentions — de son amoureux.

C’était l’époque des vacances ; Bordeaux devenait une effroyable étuve. La malheureuse orpheline, dont le cœur venait de se briser sous les yeux de son père sans qu’il en sût rien, dépérissait à vue d’œil. Le docteur Lespéron, venu par hasard au chef-lieu, fut terrifié du changement de Clotilde et de l’apparition, chez elle, des mêmes symptômes qu’il avait reconnus chez sa mère à l’époque de sa dernière maladie. Quand il regagna la Peyrade le lendemain, il emmenait, moitié de gré, moitié de force, monsieur et mademoiselle Falconneau.

Pendant deux mois, l’ancienne vie recommença pour les exilés, sauf qu’ils étaient les hôtes d’autrui et qu’ils faisaient un détour, quand ils allaient prier sur la tombe de la chère morte, pour ne point passer sous les fenêtres de leur ancienne maison. Ils avaient du moins la satisfaction relative de la voir inhabitée ; prise en paiement par un créancier qui cherchait à la vendre, elle attendait l’acquéreur. Ce furent, en somme, de tristes vacances. L’abbé Bidarray vieillissait beaucoup ; Célestin, qui n’avait jamais été gai ni bavard, ne desserrait plus les dents. Le whist était lugubre ; on entendait soupirer Clotilde ; parfois on l’entendait tousser, et Lespéron s’agitait alors sur sa chaise d’une façon étrange. La première fois que mademoiselle Falconneau remplaça un des joueurs, comme faisait jadis sa mère, l’ancien procureur se mit à pleurer. Les deux autres hommes avaient des larmes dans les yeux, surtout Célestin. Peut-être ce dernier pleurait-il déjà son amour sans espoir.

Ce fut pire encore l’année suivante, quand les vacances réunirent une fois de plus ces fidèles amis. Le curé de la Peyrade avait un vicaire ; non point, hélas ! que la paroisse se fût augmentée, mais le vieux prêtre ne pouvait plus sortir de chez lui, sauf pour dire sa messe de temps en temps. M. Falconneau était découragé ; les plaideurs semblaient le fuir ; Clotilde, toujours inconsolée de sa désillusion, marchait à grands pas vers la tombe.

Un soir qu’elle était allée voir l’abbé Bidarray — on pouvait se demander lequel de ces deux voyageurs vers l’autre monde arriverait le premier au but — M. Falconneau dit à ses amis au lieu de commencer la partie, qui se jouait à cette heure avec un « mort » :

— Allons au jardin. Je voudrais vous dire quelque chose pendant que ma fille ne peut m’entendre.

Ce qu’il avait à dire on ne le savait pas encore ; mais il suffisait de le regarder pour voir que la communication n’allait pas être gaie. Lorsqu’ils furent assis sous la tonnelle de houblon qui dominait la mer, du haut d’un monticule de vingt-cinq pieds, l’ancien magistrat prit la parole :