— Telle est mon opinion sincère. Pour me résumer, et pour éclairer le point qui vous intéresse, aller à Biskra me paraît une bonne chose, — quant à la santé de votre fille, s’entend.

— Voilà qui me décide à partir, conclut Falconneau. Si la petite reste là-bas, j’y achèverai ma vie. Qu’importe si ma tombe se creuse en Algérie ou ailleurs ! Ah ! je suis terriblement fatigué, mon pauvre Lespéron !

— Je le vois bien ; mais il faut tenir ferme. Les rôles sont renversés. C’est vous qui ne devez pas quitter ce monde avant votre fille. Et surtout ne lui laissez pas voir un visage désespéré. Courage ! Distrayons-nous ! Qu’elle nous trouve, tout à l’heure, faisant notre partie comme à l’ordinaire. Célestin nous attend, je suppose.

Les deux amis quittèrent la tonnelle et redescendirent à la maison. Pendant ce temps-là, sur un banc de bois qui occupait l’autre versant de la dune, Célestin et Clotilde causaient à demi-voix.

Le jeune homme avait surpris mademoiselle Falconneau, écoutant, derrière la mince cloison de feuillages, la conversation qui roulait sur la fin prochaine de la pauvre enfant. Déjà il élevait la voix pour mettre les causeurs en éveil ; mais Clotilde l’avait interrompu en lui posant la main sur la bouche, et l’avait entraîné à l’écart.

— Ne vaut-il pas mieux que je sache ?… avait-elle dit. Aussi bien, je ne demande qu’à mourir. Les désillusions m’ont brisée. J’apprends que mon père veut quitter la France… Ah ! Dieu ! c’est mon plus grand désir. Mais laissons-lui la suprême joie de penser qu’il m’aura déçue. Je veux feindre d’ignorer que je ne dois jamais revenir. Monsieur Célestin, êtes-vous mon ami ?

Des gémissements étouffés répondirent seuls à cette question.

Un autre, à la place du jeune homme, eût avoué qu’il n’était pas l’ami de Clotilde : presque depuis qu’elle avait cessé d’être une enfant, Célestin l’adorait de tout son cœur. Mais pouvait-il faire cet aveu, lui, le modeste et le timide par excellence ? Voyant qu’il se taisait, la jeune fille insista.

— Votre ami ! s’écria Bidarray. Non, mademoiselle ; je sais trop quelle distance nous sépare. Je ne suis que votre serviteur humblement dévoué… Ah ! certes, je le suis, je le serai toujours !

— Voilà un toujours qui ne durera guère ! Vous oubliez ce que vient de nous apprendre le docteur Lespéron… Enfin, puisque vous m’êtes dévoué, il faut m’obéir. Ne dites à personne que j’ai entendu la conversation de tout à l’heure. C’est juré, n’est-ce pas ? Nous aurons un secret à nous deux, monsieur Célestin.