Sonia, immobile au milieu de la pièce, vit qu'elle contenait des meubles divers, mais un seul siège : un divan vert avec des coussins rouges et tout à coup, au jour, près de la fenêtre, quelque chose frappa sa vue : sur un guéridon, des billets de banque, se dépassant l'un l'autre, pour être comptés sans que l'on y touchât, un, deux, trois, quatre, cinq.

Le saisissement fit faire à Sonia un pas en arrière : quoi? ici-même? Ce n'était pas seulement la réponse qu'il s'agissait d'entendre!

Mais aussitôt, elle sentit en quelque sorte contre son dos, la maison qui l'empêchait de reculer. La maison qu'elle venait de quitter : sa mère l'avait embrassée gravement, ses frères lui avaient souri en prisonniers qui attendent d'avoir des chaussures pour sortir, son père sommeillait dans un mauvais fauteuil, près de la table où traînait une ordonnance de médecin non portée au pharmacien.

Alors elle avança vers le guéridon, posa son réticule sur les billets et alla s'asseoir, pareille à une nihiliste qui guette l'instant de commettre un attentat : toute sensibilité arrêtée par le moyen physique de serrer les maxillaires et de fixer le vide.

Presque tout de suite, la porte fut ouverte par un monsieur bien habillé, pas jeune, l'âge d'un père de famille. Il s'approcha en parlant d'une voix basse, hésitante, avec des sourires carnassiers. Sonia feignit de ne pas comprendre le français ; d'ailleurs un bourdonnement martelait ses tempes et l'empêchait de percevoir toutes les syllabes des mots.

La pire abomination fut la durée du drame. Le sauvage effort de la volonté l'avait maintenue muette et désarmée, mais un tremblement convulsif l'avait tout de même rendue un personnage animé. Son bourreau avait donné aux tressaillements des répliques caressantes, — jusqu'à cette hallucination finale : on voulait poignarder ses parents, elle leur faisait un rempart de son corps ; malgré la douleur, elle ne crierait pas…

Mais ensuite, pas de prostration, pas de défaillance ni de désespoir.

Sonia avait revécu l'une de ces péripéties de l'exode où l'on avait franchi, la nuit, un espace exposé au tir des sentinelles. Sans gémir, sans ralentir, on s'était déchiré aux aspérités forestières, on s'était enlisé dans la boue des fondrières. La pire souffrance avait été l'anxiété, l'horrible longueur du temps, — et une fois le but atteint, on avait en quelque sorte oublié les meurtrissures et les souillures. Il y avait une telle distance entre le danger d'être tué et le fait d'être seulement meurtri et sali, que le soulagement du sauvetage avait couvert toute autre sensation. Quant au prétendu crime de l'évasion, que l'on avait commis, — on n'en avait même plus conscience.

Le tortionnaire disparu, Sonia, en fugitive experte, s'était glissée sans bruit dans le couloir et avait retrouvé la porte de sortie. Dans la rue, elle avait eu l'impression de retrouver l'espace libre, le mouvement de la vie, qu'elle avait cru perdu, dont elle avait été séparé pendant un temps infini : on était sauvé ; alors tant pis, elle respirait, la lumière du ciel était bonne à goûter encore.

A la maison, certes, on avait regardé comment elle entrait : mais seulement pour deviner si elle rapportait une bonne réponse et vraiment l'on n'avait vu que son réticule présenté à sa mère et les cinq billets de mille francs qu'il contenait. Tout le monde avait ri, Sonia elle-même : un rire de victime en révolte contre le monde.