Mais cette confusion du factice et du vivant n'avait pas duré. La voisine, porte à porte sur le palier, avait acheté un bébé qui remuait, qui miaulait. Suzon voyait avec jalousie Joséphine, la grande sœur de huit ans, le trimbaler en chantant, — alors Suzon avait réclamé pareil bonheur et il avait fallu, journellement, lui promettre d'aller chez Mme Le Guetteux faire un achat « dès que l'on aurait assez d'argent. »

A cinq ans, elle faisait les commissions pour lesquelles « on n'avait pas besoin de changer de trottoir. »

Dans la rue, elle n'oubliait jamais de surveiller le pavillon de la sage-femme, — elle s'arrêtait même, en attente, de longs moments et parfois elle avait la joie suprême de voir sortir une dame qui emportait un petit frère.

Un après midi, à la tombée de la nuit, une jeune acheteuse, à peau olivâtre, de physionomie étrangère, traversa la rue tout droit vers Suzon qui était en faction et qui s'agita d'une façon si parlante que cette question s'imposa :

— Qu'est-ce que tu veux, ma petite?

Suzon répondit avec exaltation :

— C'est un petit frère que vous avez d'enveloppé, — si vous vouliez me le prêter un peu, je suis assez forte pour le porter, vous verriez…

Un silence ; puis, chez l'étrangère, le rire d'une maligne inspiration :

— Fais voir si tu peux le porter… oh, très bien… Et tu demeures ici, — alors je te le donne ; oui, tu peux l'emporter, sauve-toi vite avec…

Suzon s'élança et se mit à pousser des cris frénétiques avant même qu'on ne lui eût ouvert la porte :