Dimanche. — J'ai cessé de lire vers deux heures du matin, quand la rue a retrouvé son calme.
Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en capilotade que moi.
Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de singeries ; d'un bout à l'autre, le conseil faux, anti-naturel, sue l'insensibilité grossièrement roublarde.
Je parlerai seulement de la première partie, consacrée à la réglementation des rapports de cœur à cœur.
1o Le respect envers les parents. — Une profane comme moi n'aurait jamais pensé à révéler aux enfants qu'ils devaient réfléchir et calculer avant de se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien, il est indispensable de débiter des leçons là-dessus, il est indispensable qu'une personne diplômée, officiellement déléguée, une spécialiste, quoi! intervienne et apprenne aux enfants — dès l'âge de deux ans — « qu'il faut bannir tout ce qui, dans leurs rapports avec les parents, tombe dans une camaraderie condamnable. » Je copie textuellement. Et l'auteur, avec gravité — je l'affirme — enseigne les signes extérieurs de respect et d'amour à donner aux parents ; exactement comme on procède au régiment pour le soldat et les supérieurs.
Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon de gestes aura du respect pour ses parents ; oui, madame, l'enfant qui composera bien scrupuleusement sa mine en approchant sa mère, celui-là aimera le mieux sa mère.
Le livre, avec une logique implacable, expose ensuite qu'autrefois les signes de respect n'étaient pas les mêmes, ils étaient plus accentués : il s'agit donc bien d'une mode, d'une convention strictement réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, un enfant disait vous à ses parents et s'agenouillait souvent avec crainte ; aujourd'hui, l'on peut se dispenser du vous et de la crainte, mais « la distance entre parents et enfants n'en est pas moins grande », et il n'en existe pas moins une nécessité de « démonstrations » qui prime tout.
Malheureusement je ne peux pas reproduire la texture sinistre et pierreuse de cette leçon.
Une pareille matière, bien entendu, comporte des exemples historiques. L'auteur cite comme fils « presque irréprochable », le marquis de Mirabeau « qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait le deuil, autrefois extrêmement long après la mort d'un père. » Hein? est-ce beau, est-ce d'un noble cœur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau qui dissertait et se dépitait publiquement de son manque de tenue? Et comme les enfants doivent comprendre que, regretter son père, c'est exhiber longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de traiter la famille va ainsi jusqu'au bout : du salut au crêpe! Quelle prévoyance de la part des éducateurs! Les parents n'ont pas à s'inquiéter : tout est réglé jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité pour la jeunesse munie d'un programme classique d'affection pour toutes les circonstances!